Chine : cachez ces stars "efféminées" que le pouvoir ne saurait voir

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Les autorités chinoises ont décidé, jeudi, de sévir contre les représentations d’hommes "trop efféminés" à l’écran. Une attaque contre des stars s’inspirant des canons de beauté de la K-pop qui en dit long sur les priorités actuelles du gouvernement chinois.

Pékin a déclaré la guerre aux "femmelettes". L’autorité chinoise de régulation de la télévision a publié, jeudi 2 septembre, un plan visant, notamment, à bannir des écrans les célébrités masculines "trop efféminées" (ou "sissy idols" pour les Chinois), rapporte le South China Morning Post.

L’offensive du régime vise officiellement à mettre davantage "l’accent sur la culture traditionnelle chinoise, la culture révolutionnaire et la culture socialiste" à la télévision, d’après le document qui détaille le plan d’action.

Et les pop stars ou célébrités d’Internet mâles qui ont recours à du maquillage et arborent un look trop efféminé n’entrent pas dans cette sainte trinité culturelle.

Sus aux chanteurs à boucles d’oreille

Ce n’est pas nouveau. En 2019 déjà, la télévision chinoise avait commencé à sévir. À l’époque, elle avait flouté les oreilles de chanteurs de boys bands chinois qui portaient des boucles d’oreille. Pas suffisamment masculin aux yeux des censeurs chinois, avait raconté The Guardian.

Le régime voit ces stars "efféminées" d’un mauvais œil, en partie parce que cette "mode" est perçue comme un phénomène d’importation capable d’influencer les jeunes. Xinhua, l’agence de presse officielle du régime, avait commencé à déplorer, en 2018, les ravages d’un mouvement culturel en Asie – essentiellement en Corée du Sud et au Japon - qui faisait la promotion de standards de beauté trop féminins pour les hommes et qui menaçait de "transformer les jeunes Chinois en une génération de poules mouillées".

Ce n’est pas un hasard si certains des premiers artistes chinois à avoir été critiqués par les médias officiels – tels que les chanteurs Jackson Yee et Xiao Gui – ont ouvertement reconnu avoir été influencés par des groupes sud-coréens comme BTS.

En clair, Pékin ne veut pas que la K-pop ou la J-pop (cultures populaires sud-coréenne et japonaise) – et les valeurs qu’elles véhiculent – fassent trop leur nid en Chine. Le président Xi Jinping considère en effet que "les artistes doivent être irréprochables car la culture a un rôle central à jouer pour guider la société dans le socialisme”, rappelle Xiaoning Lu, spécialiste des interactions entre les sphères culturelle et politique en Chine à l’Institut chinois de la School of Oriental and African Studies de Londres, contactée par France 24.

Et une trop grande féminité n’est pas une attitude "irréprochable" pour un artiste mâle, aux yeux du leader chinois et de son entourage. Ce serait un "mauvais" modèle pour la jeunesse car "les dirigeants ont peur que si les hommes deviennent trop efféminés, cela donnera l’impression que nous sommes une nation de faibles qui ne peut pas rivaliser avec ses adversaires", assure Song Geng, chercheur à l’université de Hong Kong, interrogé par le South China Morning Post. "C’est une idée encore ancrée dans l’esprit de l’ancienne génération chinoise : plus la jeunesse est forte, plus le pays apparaît comme fort", précise Xiaoning Lu.

Mettre la "fan economy" au pas

Pour elle, la dernière offensive des autorités contre les "femmelettes" du show-biz s’inscrit, surtout, dans un cadre plus large de mise au pas de l’industrie du divertissement. Le gouvernement mène "depuis mai une opération qui vise à assainir la 'fan economy' [l’écosystème qui s’est développé autour des communautés de fans d'un artiste, NDLR]", souligne Xiaoning Lu. Un grand nombre de ces idoles des jeunes appartiennent justement à ces stars mâles "trop efféminées" que le pouvoir ne saurait voir.

En mettant ces artistes à l’index, le pouvoir espère infliger un coup dur à ces communautés qui "échappent à tout contrôle", écrit le South China Morning Post. Ces derniers mois, les médias officiels – comme le Global Times ou l’agence de presse Xinhua – n'ont pas manqué une occasion de dénoncer l’atmosphère "toxique" dans ces communautés. "Ils s’insultent entre eux, harcèlent leur idole et dérangent d’autres communautés", déplorait par exemple le Global Times mi-juin.

En outre, "ces fans dépensent des sommes folles pour soutenir leurs groupes ou chanteurs fétiches, et c’est quelque chose qui dérange les autorités", explique Xiaoning Lu. En 2022, cet "fan economy" devrait peser plus de 20 milliards de dollars en produits dérivés, dons et autres concours organisés autour de ces stars, d’après The Paper, un site d’information proche du pouvoir chinois.

Pour les autorités, "ces stars n’ont pas amassé leur fortune en faisant quelque chose de constructif", souligne Xiaoning Lu. Et à l’heure où combattre les inégalités est devenu une des priorités affichées par Xi Jinping, ces stars accusées par l’État d’avoir bâti leur fortune sur le dos de leurs fans font figure de cibles parfaites pour démontrer que le pouvoir traque les enrichissements "indus". Et si, dans la foulée, cela peut permettre aux médias de mettre en avant des exemples de mâles "plus robustes, énergiques et braves" – qui est la définition d’une masculinité plus acceptable pour les autorités –, ce serait la cerise sur le gâteau.

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