Chine : une brutale politique d’assimilation culturelle fait craindre aux Mongols d’être “les prochains Ouïghours”

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Après le Tibet et le Xinjiang, Pékin s’en prend à la Mongolie intérieure, autre région autonome de Chine où subsiste une culture locale forte, que le gouvernement tente d’assimiler à celle de l’ethnie Han, majoritaire dans le pays. S’il n’y a pas de camps d’internement ou d’arrestations massives, des mesures d'assimilation similaires à celles imposées aux Tibétains et aux Ouïghours sont appliquées : abandon de la langue locale, destruction des symboles culturels et cours de patriotisme.

Dans les collèges mongols, les élèves pouvaient suivre une éducation imprégnée de la culture locale jusqu’à septembre 2020. Depuis un an, les choses ont changé : les cours de littérature, d’histoire et de sciences politiques - importants et obligatoires - sont désormais dispensés en chinois, alors que l'apprentissage de cette langue était devenu obligatoire un an plus tôt dans leur cursus.

À la rentrée des classes de septembre 2021, ces réformes seront durcies avec, entre autres, le retrait des livres traitant de l’histoire et de la culture mongoles dans tout l’enseignement primaire et secondaire.

Pour nombre de Mongols, cela constitue la première étape d’une disparition forcée de leur identité. Des milliers d’entre eux avaient signé des pétitions, manifesté et retiré leurs enfants de ces établissement scolaires. Selon le Financial Times, il s’agit du mouvement de protestation mongol le plus important de ces dix dernières années.

Dans cette vidéo diffusée par le groupe militant Southern Mongolia Human Rights Center (Centre pour les droits de l’Homme en Mongolie du sud), des dizaines d’élèves manifestent devant le collège mongol de Naiman (sud-est de la Mongolie intérieure) contre les réformes scolaires et scandent : “Laissez-nous défendre notre culture mongole !” La manifestation s’est tenue le 1er septembre 2020 et les élèves seraient retournés en classe le 11 septembre, selon la presse locale. Depuis, cet établissement est présenté dans la presse comme un modèle pour l’apprentissage de la “langue nationale commune”.

Depuis la violente répression qui a suivi, des habitants de cette région du nord de la Chine tentent de documenter et dénoncer discrètement cette politique d’assimilation orchestrée depuis Pékin. Certains voient dans celle-ci les étapes préliminaires d’une stratégie plus violente, à l’image des graves violations des droits de l'Homme subies par les Tibétains et les Ouïghours.

La rédaction des Observateurs de France 24 a pu interroger deux étudiants mongols vivant dans la capitale régionale d’Hohhot. Compte tenu de la sensibilité du sujet, leurs noms ont été modifiés.

“Au quotidien, c’est une ambiance bien différente de celle dans laquelle j’ai grandi”

Alatan, un étudiant basé à Hohhot, s’inquiète de voir au jour le jour les marqueurs de sa culture disparaître des rues et de la vie quotidienne.

“Je me considère comme un Mongol fier de l’être et je suis inquiet pour le futur de notre peuple. Nous sommes de plus en plus noyés dans la culture chinoise et le gouvernement fait tout pour que la nouvelle génération soit complètement assimilée. C’est devenu très clair quand ils ont lancé les réformes scolaires.

Dans cette série de vidéos diffusées par le Southern Mongolia Human Rights Center en août 2020 et compilées par la rédaction des Observateurs, des manifestants mongols chantent “Laissez-nous, les Mongols, être qui nous sommes” face à une quinzaine de policiers.

Au quotidien, c’est une ambiance bien différente de celle dans laquelle j’ai grandi. Les étudiants qui s’habillent avec la tenue traditionnelle peuvent recevoir des remarques par exemple.

Les autorités ont aussi décidé, il y a quelques semaines, de retirer de la cour d’un lycée la statue d’un érudit mongol, Awang Dandel, qui a étudié au Tibet il y a 300 ans et qui était bouddhiste. C’est un monument important pour les étudiants, mais il va être retiré au motif qu’il y avait une connotation religieuse, le gouvernement étant opposé à la présence de symboles religieux dans les établissements scolaires”.

“Tous les dessins animés sont désormais en chinois, les jeunes enfants apprennent très vite”

Naren, une autre étudiante, redoute que la prochaine génération ne perde complètement ses liens avec la culture mongole.

C’est une politique générale, une assimilation de la culture mongole par la langue. Ces derniers temps, tous les dessins animés, les publicités sont en chinois et font l’éloge de la culture nationale chinoise. Les jeunes enfants apprennent le chinois très vite, parfois plus vite que le mongol, leur langue maternelle.

“Certains étudiants avaient affiché le drapeau mongol dans leur chambre, ils ont eu de gros ennuis”

L’historien britannique Matthew Dundon a vécu dix ans en Mongolie intérieure. Il a étudié à l’université de Hohhot avant de quitter la région en juillet 2021.

Il y a de plus en plus de propagande dans les rues, dans les stations de bus ou de trains. Ça a encore plus augmenté à l’approche du 100e anniversaire du Parti communiste, célébré le 1er juillet dernier. De nombreux évènements et jeux traditionnels ont dû être annulés pour lui laisser toute la place.

Dans les universités, ces six derniers mois ont été particulièrement tendus. Dans leurs chambres des cités universitaires, certains étudiants avaient affiché le drapeau mongol. Ils ont eu de gros ennuis.

De nombreux clubs de théâtre ont dû fermer, simplement parce que leurs pièces faisaient référence à la culture mogole ou au mode de vie. L’un d’eux, le Darehan Comedy Group, connaissait un certain succès à travers toute la région et tournait depuis une quinzaine d’années. J'ai assisté à un de leurs spectacles juste avant la pandémie de Covid-19 en 2020. On pouvait pressentir la répression à venir : les acteurs avaient été forcés de tenir un drapeau chinois pendant la représentation, alors que ça n'avait rien à voir avec le scénario. Ils devaient donner leur tout dernier spectacle le 25 juin 2021, mais ils ont appris la veille qu’il avait été annulé.

Une sévère répression policière

Toutes les personnes installées en Mongolie intérieure interrogées par la rédaction des Observateurs ont indiqué redouter d’être arrêtées s’ils critiquaient trop ouvertement le gouvernement. De nombreuses autres personnes n’ont pas souhaité répondre à nos questions pour les mêmes raisons.

Ces craintes s’expliquent par les nombreuses arrestations et intimidations des autorités chinoises à l’encontre des Mongols s’étant opposés à la réforme scolaire de la rentrée 2020. Début septembre, le district de Horqin (sud-est de la Mongolie intérieure) a publié une liste de 129 personnes suspectées de “comportement répréhensible” et offert une récompense équivalente à 125 euros pour leur arrestation.

Même chose dans celui de Bayannuur (ouest) où une récompense équivalente à 1 300 euros a permis l’arrestation de quatre personnes accusées d’avoir diffusé sur le réseau social WeChat de “fausses informations” sur les manuels scolaires et d’appels à signer une pétition.

Des cours de patriotisme, un “lavage de cerveau” pour les activistes mongols

Au-delà de ces arrestations, de nombreux activistes dénoncent une politique d’assimilation à travers des “cours de patriotisme” organisés dans toute la région, notamment à destination des adultes mongols dans les zones rurales.

Sur le réseau social Douyin, de nombreuses vidéos filmées par des fonctionnaires chinois montrent leur efforts pour “inculquer les valeurs du Parti” aux populations mongoles de la région.

Dans ces vidéos filmées entre fin 2019 et juillet 2021 et diffusées sur Douyin par une fonctionnaire chinoise vivant dans le district de Xilingol, de nombreux jeunes locaux suivent des cours et activités autour de l’idéologie du Parti communiste chinois. On peut également y voir différentes activités et évènements organisés par le Parti mélangeant les cultures nationales et mongole, ainsi qu’un clip publicitaire du même style pour une banque publique locale.

“Pour le gouvernement, les responsables locaux auraient dû pouvoir ‘dompter’ les Mongols”

Pour Engehebatu Togochog, président du Southern Mongolia Human Rights Center, basé à New York, le gouvernement chinois tente de supprimer toute notion d’autonomie et de singularité en Mongolie intérieure pour façonner une société parfaitement unitaire et éviter des soulèvements similaires à ceux des Tibétains et des Ouïghours.

Ces programmes de formation, ou plutôt de lavage de cerveau, sont une réaction directe au mouvement de protestation contre les réformes scolaires. Pour le gouvernement central, les responsables locaux auraient dû pouvoir “dompter” les Mongols et faire taire les manifestants.

Ils ont donc décidé de déployer les grands moyens et ont organisé ces formations partout, d’abord pour les fonctionnaires, les enseignants, les étudiants et les membres du Parti. Puis ils se sont mis directement à viser la population, même dans les zones rurales les plus reculées.

Ces formations peuvent durer un à trois mois et sont sanctionnées par un examen, les participants doivent convaincre les formateurs qu’ils acceptent la nationalité et la culture chinoises, le Parti communiste et toute l’idéologie qui l’accompagne.

Nous avons pu obtenir un document qui détaille le contenu de ces formations et nous avons remarqué un point intéressant : à de nombreuses reprises, il cite comme exemple les déclarations de Xi Jinping sur le Xinjiang. Cela montre bien que, théoriquement, nous pourrions être les prochains Ouïghours.

Le parallèle entre les Mongols et les Ouïghours est effectivement assumé par les autorités. Suite au mouvement de protestation de septembre 2020, le ministère de l’Éducation de la région avait expliqué que “c’est la volonté du pays d’utiliser des manuels identiques à l’échelle nationale. Les deux régions autonomes du Tibet et du Xinjiang les ont aussi utilisées. En tant que région autonome modèle, notre région va appliquer ces réformes avec résolution [...].”

Censure généralisée sur les réseaux sociaux

Autre problème fondamental pour Engehebatu Togochog, les restrictions sur la liberté d’expression :

La situation est très tendue, c’est très difficile d’obtenir des informations. Beaucoup de canaux de communication ont été bloqués.

C’est notamment le cas du réseau social en langue mongole Bainu, bloqué par les autorités chinoises pendant le mouvement de protestation de 2020.

“Mes contenus en mongol sont systématiquement retirés des réseaux sociaux chinois”

Naren, étudiante à Hohhot, a directement subi cette censure sur les plateformes chinoises :

Depuis quelques mois, j'ai remarqué que quand je veux publier des contenus sur Blibli ou Douyin, ils sont systématiquement retirés par les administrateurs. Quand je leur demande pourquoi, ils me disent que la musique que je mets en fond sonore est en mongol et que les utilisateurs ne peuvent pas comprendre ce qui est dit. Alors qu’il y a plein de vidéos avec des musiques en anglais ou en espagnol et ça ne semble pas poser problème.

Je pense qu’ils veulent éviter toute mise en avant de notre culture, ou redoutent que des messages à caractère politique circulent sans qu’ils puissent les comprendre. Mais le résultat est frustrant car nous ne pouvons plus nous exprimer.

Une fusion forcée des cultures chinoises et mongoles

De nombreux activistes dénoncent par ailleurs la destruction ou l'altération de monuments culturels mongols, la mise en danger de traditions comme la lutte ou le retrait dans certains lieux publics des inscriptions en langue mongole. Mais ils s’alarment surtout d’une politique centralisée de “dilution” de la culture mongole dans la culture chinoise à travers des “mélanges culturels” jugés offensants.

Dans cette vidéo publiée sur Facebook en septembre 2020, on voit un pendentif mélangeant deux symboles culturels : Genghis Khan, fondateur de l’empire mongol et Mao Zedong, fondateur de la République populaire de Chine. Cet objet était, selon l’internaute ayant publié la vidéo, vendu sur un “marché culturel” de la ville d’Hohhot.

Sur les réseaux sociaux, de nombreuses vidéos montrent des cérémonies chinoises tenues devant des statues de Gengis Khan, conquérant mongol sujet d’un culte religieux dans la région ou devant des ovoos, lieux de prière chamaniques traditionnels. Des spectacles mélangeant la culture mongole et le nationalisme chinois ont également été diffusés à la télévision.

Pour Engehebatu Togochog, cette politique s’inscrit dans un système idéologique national difficile à combattre.

“Le gouvernement évoque souvent les 55 minorités, chacune unique comme un grain de grenade mais appartenant à l’ensemble national, mais en réalité nous n’avons pas le droit de nous revendiquer comme Mongols.

Tout cela s’inscrit dans une nouvelle théorie, la “politique ethnique, deuxième génération” et reprend l’idée de fusionner toutes les minorités dans une grande “famille” surnommée Zhonghua minzu (la nation chinoise).

Le problème c’est qu’il ne s’agit pas de créer une nouvelle identité, mais simplement d’imposer l’identité Han à tous les autres groupes.”

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