Chez Danone, les discordes internes ont ouvert le chemin aux activistes

par Gwénaëlle Barzic et Sarah White
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CHEZ DANONE, LES DISCORDES INTERNES ONT OUVERT LE CHEMIN AUX ACTIVISTES

par Gwénaëlle Barzic et Sarah White

PARIS (Reuters) - Le départ brutal d'Emmanuel Faber, évincé de la direction du géant agroalimentaire Danone dont il a fait un pionnier du développement responsable, constitue une rare victoire pour des fonds activistes en France.

Mais l'incapacité du charismatique dirigeant de 57 ans à répondre aux interrogations d'une part croissante des membres de son conseil d'administration sur sa stratégie et sa façon de gouverner avait ouvert la voie à sa disgrâce avant même l'irruption de ces investisseurs, ont expliqué deux sources familières de l'entreprise.

Dans un entretien, Bluebell Capital, l'un des deux fonds qui a publiquement critiqué en janvier les performances de Danone et réclamé le départ de son PDG, a expliqué que les rumeurs récurrentes de discorde rapportées dans la presse française avaient pour partie été à l'origine de son investissement dans l'entreprise.

"Nous avons été très intéressés de voir l'été dernier qu'il semblait y avoir un important malaise au sein du conseil", a déclaré à Reuters Giuseppe Bivona, co-fondateur et directeur des investissements de Bluebell. Le fonds n'a pas communiqué le montant de sa participation, nettement inférieure aux 3% détenus par un autre détracteur des performances de Danone, la société d'investissement Artisan Partners.

Les fonds activistes ont commencé à cibler les entreprises européennes de biens de consommation, y compris les sociétés françaises longtemps perçues comme difficiles à atteindre du fait d'un actionnariat familial important et d'une culture d'entreprise favorisant l'entre-soi. Peu de campagnes ont toutefois obtenu des changements aussi rapides et majeurs.

Le conseil de Danone a décidé d'évincer Emmanuel Faber dimanche soir, deux semaines seulement après l'annonce le 1er mars d'un compromis censé faire taire les critiques qui prévoyait l'abandon par ce dernier de ses fonctions de directeur général.

Adoubé par son prédécesseur Franck Riboud, dont la famille a fondé Danone et qui continue de siéger au conseil, Emmanuel Faber a porté la vision d'un capitalisme davantage responsable et durable, faisant de Danone la première entreprise "à mission" en France.

LE PLAN "LOCAL FIRST" CONTESTÉ

Entré chez Danone en 1997, le charismatique dirigeant, d'abord directeur général en 2014 avant devenir PDG en 2017, a mené l'acquisition du géant américain du lait bio et végétal WhiteWave en 2016 pour 10,4 milliards de dollars, avec l'ambition de positionner Danone sur ce marché en plein essor.

Mais son management parfois rigide a éloigné certains de ses alliés et entraîné les départs de plusieurs cadres du groupe ces dernières années, ont dit les sources, tandis que la performance de l'entreprise a flanché sur plusieurs fronts.

L'action de Danone a progressé de 11% sous la direction d'Emmanuel Faber mais celle du rival Unilever a bondi de 50% sur la même période.

Au cours de l'année écoulée, la croissance des ventes a été plus fortement pénalisée par la crise du coronavirus dans certaines de ses divisions, dont les eaux minérales comme Evian, en comparaison avec Nestlé qui commercialise la marque Perrier.

Les fonds ont pour leur part pointé les gains de parts de marché de concurrents commercialisant des laits végétaux aux Etats-Unis et en Europe aux dépens de Danone, accusant le groupe ne pas avoir assez investi dans le marketing et l'innovation.

Selon les sources, le projet de réorganisation "Local First", dévoilé par Emmanuel Faber en novembre dernier avec l'objectif de restructurer l'entreprise autour de pôles régionaux tout en réduisant les coûts, a notamment été à l'origine de dissensions au sein du conseil.

L'insistance affichée publiquement par le PDG pour le mener à bien, y compris après le conseil du 1er mars, a aggravé les divisions parmi les administrateurs, a dit l'une des sources.

Emmanuel Faber n'a pas répondu aux demandes de commentaires. Un porte-parole de Danone a refusé de s'exprimer sur les discussions du conseil d'administration mais a déclaré que le plan "Local First", qui prévoit jusqu'à 2.000 suppressions d’emplois, était toujours d'actualité.

La société a en revanche décidé de reporter la journée investisseurs, prévue à l'origine le 25 mars prochain.

Danone a annoncé lundi avoir mandaté un cabinet de chasseur de tête pour recruter un nouveau directeur général tandis que Gilles Schnepp, ancien dirigeant de Legrand coopté récemment au conseil, a été élu à la présidence avec effet immédiat.

"Nous voulons un candidat externe pour le poste de directeur général, quelqu'un avec une solide expérience à l'international ainsi que dans l'industrie" a expliqué Giuseppe Bivona.

(Version française Lucinda Langlands-Perry, édité par Jean-Michel Bélot)