Les chars de la discorde : bientôt des Leopard 2 en Ukraine ?

L’Espagne souhaiterait faire parvenir à l’Ukraine des chars Leopard 2 de fabrication allemande, selon le quotidien espagnol El Pais. Ce serait une première pour un pays de l’Otan : fournir des tanks modernes à Kiev. Des chars qui pourraient avoir une influence sur l’issue des combats dans le Donbass, mais dont l’exportation vers le front ukrainien dépend de Berlin.

“Notre solidarité [avec l’Ukraine] est totale”. C’est le seul commentaire que Margarita Robles, ministre espagnole de la Défense, a bien voulu fournir, lundi 7 juin, au sujet de l’envoi possible de chars Leopard 2 à l’Ukraine.

Difficile d’y voir un démenti ou une confirmation de l’information parue deux jours plus tôt dans le quotidien espagnol El Pais. “Le gouvernement espagnol est prêt à livrer à l'Ukraine les chars de combat Leopard 2 qui hibernent depuis une décennie dans la base logistique de l’armée espagnole à Saragosse”, a affirmé l’influent journal madrilène.

Des chars de troisième génération

L’Espagne avait en effet acheté 108 de ces chars de fabrication allemande à Berlin en 1995 et aurait décidé d’en faire parvenir prochainement une quarantaine aux Ukrainiens pour les aider à se défendre dans la guerre qui les oppose à la Russie depuis le 24 février.

Les réticences des autorités espagnoles à confirmer cet envoi peuvent se comprendre. L’acheminement de chars Leopard 2 à Kiev représenterait un grand bond en avant dans le soutien militaire de l’Occident à l’effort de guerre ukrainien. “Ce serait la première fois qu’un pays de l’Otan fournirait des chars de combat modernes occidentaux”, souligne à l’unisson la quasi-totalité de la presse allemande. Une fourniture de matériel militaire “moderne” qui serait probablement aussi perçue par Moscou comme une escalade des tensions avec l’Occident. La Russie pourrait même s'en servir comme prétexte pour considérer l'Otan comme un "cobelligérant" dans le conflit.

Jusqu’à présent, l’Ukraine se défend contre la Russie essentiellement avec des tanks de l’ère soviétique de la fin des années 1970. Du matériel qui présente deux inconvénients. Tout d’abord, “ce type de véhicules de l’époque de l’URSS commence à manquer et nous ne contrôlons pas toute la chaîne de valeur, ce qui fait que certains composants ne sont disponibles que via la Russie. C’est loin d’être idéal dans le contexte actuel. Il existe des solutions pour contourner ce problème, mais il serait temps que l’Ukraine passe à des équipements occidentaux”, souligne Gustav Gressel, spécialiste des questions militaires russes au Conseil européen des relations internationales basé à Berlin.

Les tanks T-64 et T-72 qui constituent l’essentiel de l’arsenal ukrainien sont, en outre, loin de l'équipement dernier cri. “Ce sont ce qu’on appelle des chars de deuxième génération, fabriqués jusque dans les années 1970, alors que les Leopard 2 sont de troisième génération”, souligne Alexandre Vautravers, expert en sécurité et en armement et rédacteur en chef de la Revue militaire suisse (RMS).

Ce tank appartient donc à la même famille que ceux encore utilisés par les armées occidentales…. même s’il a environ dix ans de plus que le char Leclerc français.

Capables de faire la différence dans le Donbass

Ce passage à du matériel de troisième génération aurait des implications très concrètes pour l’armée ukrainienne.

“Le blindage de tanks de troisième génération - surtout à l’avant - est deux fois plus efficace que sur les véhicules de précédentes générations”, note Alexandre Vautravers.

La puissance de feu de ces tanks est aussi largement supérieure. La cadence est plus rapide et les munitions utilisées sont bien plus perforantes que sur les chars de seconde génération, précise l’expert suisse.

Ce sont également des chars beaucoup plus mobiles. La différence ne se fait pas tant sur la pointe de vitesse - 70 km/h contre 60 km/h - que sur l’accélération. “Ce sont des véhicules qui peuvent accélérer plus facilement et rapidement en terrain difficile”, résume Alexandre Vautravers.

Il ajoute que “l’électronique embarquée a fait des progrès considérables”. Il y a dorénavant des systèmes avancés de stabilisation de visée et de prévision dynamique de mouvement de la cible. Des caractéristiques qui permettent “à un char en mouvement de tirer avec presque autant de précision que s’il était à l’arrêt”, conclut Alexandre Vautravers.

Et c’est probablement cette combinaison entre mobilité améliorée et électronique avancée qui pourrait faire la différence dans le Donbass si les Leopard 2 venaient à être envoyés à l’Ukraine. D’autant plus que les chars utilisés par les Russes sont également, dans leur grande majorité, des véhicules de deuxième génération, améliorés pour avoir des performances dignes des tanks plus modernes. Les Leopard 2 “seraient les seuls capables de combattre efficacement en mouvement et ils sont aussi beaucoup plus rapides à lâcher le premier coup, ce qui est souvent décisif dans un affrontement char contre char”, résume Alexandre Vautravers.

Mais encore faut-il que les Ukrainiens puissent utiliser ces chars. L’Espagne aurait proposé d’envoyer des formateurs, assure El Pais. Et ce n’est pas seulement une question de maîtrise au volant. Un char de troisième génération ne s’utilise pas comme un char de deuxième génération. “Si c’est pour s’en servir de la même manière - c’est-à-dire essentiellement pour se défendre - on ne verra pas une grande différence”, assure Alexandre Vautravers. Pour lui, il faudrait adapter la doctrine ukrainienne afin de tirer profit au maximum des capacités offensives de ces véhicules.

Berlin dans l’embarras

La formation n’est pas le seul obstacle à l’utilisation éventuelle de ces chars par les Ukrainiens. L’autre s’appelle Berlin. Comme le Leopard 2 est de fabrication allemande, l’exportation vers l’Ukraine nécessiterait un feu vert des autorités allemandes, rappelle la Süddeutsche Zeitung.

C’est loin d’être acquis. Pour l’instant Berlin balaie la question en assurant que Madrid n’avait rien confirmé. Mais, le débat autour de l’envoi de chars de combat à Kiev fait de toute façon rage depuis des semaines parmi les responsables allemands. “Le chancelier Olaf Scholz a très peur pour des raisons historiques de l’effet politique d’images de chars allemands qui tirent sur des Russes”, souligne Gustav Gressel.

Le gouvernement a, certes, suggéré que l’armée allemande pourrait envoyer des chars de combat. Mais pour l’heure, il n’est question que de vieux chars de deuxième génération, et les autorités traînent des pieds pour mettre la machine à exporter en branle, rappelle l’expert allemand Gustav Gressel.

La possibilité que des chars allemands se retrouvent dans les rangs de l’armée ukrainienne grâce à la “solidarité” militaire espagnole ajoute une épine dans le pied allemand. Jusqu’à présent, Berlin pouvait prétendre que même si l’Allemagne hésitait à envoyer des chars, d’autres pays européens pouvaient le faire. Sauf que l’exemple espagnol rappelle “que l’Allemagne construit et fournit des chars à près de la moitié des pays européens”, souligne Gustav Gressel. Le potentiel soutien européen à Kiev avec des équipements militaires “modernes” dépend plus de l’Allemagne que de n’importe quel autre État.

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