"C'est presqu'un procès pour rien": l'ex-ambassadeur du Vatican absent de son procès pour agression sexuelle

Justine Chevalier
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Luigi Ventura a été jugé en son absence. - AFP
Luigi Ventura a été jugé en son absence. - AFP

"Monseigneur, pourquoi vous avez fait ça?". Cette question, Mahé aurait voulu la poser à Luigi Ventura, l'homme qu'il accuse d'agressions sexuelles. Mais cette interrogation restera sans réponse. L'ancien nonce apostolique, convoqué ce mardi devant le tribunal correctionnel de Paris après quatre plaintes pour agressions sexuelles, ne s'est pas présenté devant la justice française, contrairement à ce qu'il avait annoncé.

"Les plaignants vont sortir de cette audience avec une énorme frustration", a reconnu le procureur de la République lors de ses réquisitions. "Il aurait été là, ça n’aurait rien changé, il aurait continué à nier."

Lundi, un médecin de Rome a fourni un certificat médical pour justifier l'absence de Luigi Ventura. "Il n'est pas là pour une raison simple", fait valoir Me Solange Doumic, son avocate. Son médecin a jugé "complètement déraisonnable" pour un homme qui va avoir 76 ans dans un mois de quitter Rome pour se rendre à Paris, "une des zones en Europe la plus touchée par le coronavirus."

"Il a refusé jusqu'à sa présence"

Les parties civiles, qui ont reçu le certificat la veille au soir par mail, "preuve qu'il n'a jamais eu l'intention de se présenter", selon Me Elise Arfi, ont tenté d'obtenir un renvoi dans l'espoir que Luigi Ventura se présente ultérieurement, car pour eux, "nous ne sommes pas face à un simple dossier de mains aux fesses". "Je ne vois pas quelle peine le tribunal pourrait se prononcer sans avoir vu le prévenu, d'autant plus qu'il existe une expertise qui fait état d'une altération du discernement", estime Me Jade Dousselain, l'avocate de Benjamin Guy, l'un des plaignants.

"N'ayant rien à dire de plus, la lecture de ses déclarations suffit", plaide à l'inverse Me Doumic. Le tribunal se range derrière cette position et décide de juger l'ancien ambassadeur du Vatican en France en son absence.

"C'est presqu'un procès pour rien", déplore un avocat. À l'absence de Luigi Ventura s'ajoute la transmission d'une note émanant du secrétariat général du Vatican. Si le Saint-Siège a accepté de lever l'immunité diplomatique de son ambassadeur, permettant la tenue de ce procès, cette levée ne vaut pas pour l'exécution des sanctions pénales ou civiles. Même s'il est condamné, l'homme d'église ne réalisera pas sa peine. Un coup dur pour les parties civiles qui ont tenté malgré tout d'obtenir coûte que coûte la reconnaissance du statut de victime "pour qu'ils puissent se reconstruire", insiste Me Elise Arfi, l'avocate d'un plaignant.

"Il refusé jusqu’à sa présence aux victimes, il ne reste que vous (le tribunal, NDLR) pour reconnaître leur statut de victime", plaide Me Jade Dousselain. "Il est important que la justice puisse passer. La vérité judiciaire a de l’importance pour eux."

Une figure "respectée"

Pendant plus de trois heures, le tribunal a lu les déclarations sur procès-verbal des quatre plaignants. Trois sont présents dans la salle. Tous successivement décrivent des gestes réalisés d'une main ferme, des mains aux fesses lors de cérémonies officielles. "Dans l’ascenseur c’était plus que ça, il m’a agrippé", rectifie Mathieu de la Souchère. Alors chargé des événements internationaux au service du protocole de la mairie de Paris, il a dû accueillir le nonce apostolique lors de la cérémonie des vœux de la maire de Paris aux autorités religieuses.

"Dès que j’ai pu m’échapper, je l’ai fait", insiste le jeune homme expliquant avoir été victime de l'ex-ambassadeur à trois reprises, une fois à la sortie de sa voiture, une fois dans l'ascenseur et une fois devant des témoins qui évoquent "des gestes déplacés, parfaitement assumés".

Mathieu de la Souchère a 26 ans à l'époque, et ne réagit pas face aux gestes de l'ambassadeur, qu'il respecte particulièrement. "Pour moi qui ai choisi de travailler dans le protocole, qui a beaucoup de respect envers les institutions, envers les représentants, Luigi Ventura était le plus important", souffle-t-il. "J’avais un total respect, c’est pour ça que je continue à l’appeler Monseigneur", abonde Mathias. Le jeune homme de 21 ans dénonce des faits qui se sont produits le 8 décembre 2018 lors d'une messe organisée par le diocèse de Créteil, dans le Val-de-Marne.

"Je m'attaque à un homme"

Mahé, jeune séminariste en formation à Issy-les-Moulineaux, est chargé d'organiser cette messe. Dans la sacristie, puis à quatre reprises lors de la cérémonie religieuse, Luigi Ventura a posé ses mains sur ses fesses. "Je ne me sentais pas bien, je me posais beaucoup de questions, explique le jeune homme au tribunal. Ça me travaillait énormément, je me demandais ce que je devais faire." Un seul curé va lui conseiller de porter plainte, ce qu'il va faire quelques semaines après les faits. A plusieurs reprises, il a pensé retirer sa plainte.

"On m'a dit: 'Tu t’attaques à plus gros que toi, ça va te tuer, tu n’as pas la force', c’est une pression énorme", confie Mathias. "Mon dessein à l’époque était de devenir prêtre."

Excellent élève, Mahé a été "viré" du séminaire. Il reste malgré tout un catholique pratiquant qui aime son église. "Je n'ai pas été manipulé, je sais où je vais, ce que je fais et pour quoi je le fais", insiste-t-il. "Pourquoi je voudrais m’attaquer à l’église catholique, moi je m’attaque à un homme, Luigi Ventura." Comme Mahé, Mathieu de la Souchère a dû changer de métier. "J'ai mis ma carrière professionnelle pour aller au Vatican", explique-t-il.

"J'ai mené deux ans d’un combat qui m’a abîmé, et qui a abîmé mes proches", raconte le jeune homme, qui souffre de crise de stress et d'angoisse. "On ne peut pas comprendre qu’il est si difficile de faire reconnaître un plaignant comme victime tant qu’on ne s’est pas confronté au mur de la libération de la parole, déplore Me Edmond-Claude Frety, l'avocat du séminariste. "Être reconnu comme victime, c’est vraiment un calvaire."

10 mois de prison requis

Luigi Ventura s'est lui retranché pendant la procédure derrière un "mensonge" des plaignants mais aussi derrière son côté "cordial", "latin" ou une "mauvaise interprétation" des gestes. Concernant Mahé, il dénonce des "pensées vicieuses". Une expertise psychiatrique et psychologique a conclu qu'une opération pour traiter un syndrome frontal a causé des séquelles et notamment une forme de désinhibition et une incidence sur certains de ses gestes. Avec un risque de récidive. Son avocate a plaidé la relaxe rappelant qu'il n'y avait pas eu "d'intention sexuelle" de la part de son client.

"Pourquoi nie-t-il les faits, je crois que ça restera un mystère", estime le procureur de la République. "Est-ce que c’est la maladie, est-ce que c’est parce qu’on a passé toute sa vie avec un comportement déviant, est-ce que le reconnaître ça serait avouer sa propre faiblesse?".

Le procureur a requis une peine de 10 mois de prison avec sursis contre Luigi Ventura pour qui les faits ne font pas de doute qu'ils sont "caractérisés". "Il faut juger sans minimiser les faits, tout en restant dans la mesure, a insisté le représentant du parquet. Luigi Ventura n'est pas là pour payer des milliers de faits de pédophilie dans l’église." Les juges rendront leur décision le 16 décembre.

Article original publié sur BFMTV.com