Cessez-le-feu au Karabakh: Moscou à la manoeuvre, Ankara en embuscade

Didier LAURAS avec les bureaux de Moscou et Istanbul
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Le cessez-le-feu signé entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan rappelle le rôle déterminant de la Russie dans son pré carré caucasien, avec une Turquie à l'influence grandissante et des Occidentaux en perte de vitesse.

Bakou sort indiscutablement vainqueur, sur le plan territorial et militaire, d'une crise qui a confirmé des tendances géopolitiques de fond dans la région.

Les gains pour l'Azerbaïdjan

Bakou récupère des territoires tampons autour du Nagorny Karabakh, ainsi que la ville de Choucha, à 15 kilomètres de la capitale séparatiste Stepanakert.

"C'est un gain symbolique et stratégique important", estime Emmanuel Dreyfus, de l'Institut de recherche stratégique de l'école militaire (IRSEM) à Paris. Selon l'accord, précise-t-il, les populations déplacées ne reviendront pas dans leur ville d'origine.

"Les Azéris n'ont pas eu tout ce qu'ils voulaient, c'est rarement le cas dans une guerre, mais ils ont pris la deuxième ville du pays", analyse-t-il.

L'Arménie, elle, est furieuse. "Démission!", "traître à la Nation": l'annonce de l'accord par le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a été accueillie par des cris de rage et de dépit à Erevan.

La suprématie russe

Dans son pré carré du Caucase, Moscou reste la puissance qui peut en imposer à des belligérants que tout oppose.

"Comme partout dans l'espace post-soviétique, c'est la Russie qui a eu la dragée haute sur la gestion de la crise", estime Emmanuel Dreyfus, qui relève qu'elle s'est gardée d'intervenir depuis six semaines, s'en tenant à des condamnations verbales et des appels à cesser les combats.

Les Russes vont déployer 2.000 soldats de maintien de la paix pour cinq ans minimum. Une force qui s'ajoute à sa base en Arménie et son parrainage de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, territoires géorgiens dont elle a reconnu l’indépendance dans la foulée de la guerre de 2008.

Et qui pourrait durer. Les forces russes de maintien de la paix en ex-URSS ont tendance à s'installer, comme en Transdniestrie, en Moldavie, où elles sont déployées depuis 1991, soutenant de facto cette république autoproclamée.

L'influence turque progresse

Ankara tient tête à Moscou dans le Caucase, comme en Libye et en Syrie.

Mais plusieurs analystes contactés par l'AFP ont écarté toute transaction bilatérale impliquant le Caucase d'un côté, les questions libyennes et syriennes de l'autre.

Ali Bakeer, un analyste politique turc basé à Ankara, assure qu'un mécanisme bilatéral avait été proposé depuis le début de la crise par Ankara mais que Moscou l'a refusé.

Dmitri Peskov, porte-parole du président russe Vladimir Poutine, a insisté sur le fait que l'accord signé lundi avait été piloté par Moscou.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan en sort néanmoins renforcé. "L'issue du conflit et la constance de la position turque dans son soutien à l'Azerbaïdjan, sans même parler du rôle des drones fabriqués par Ankara, renforcent le fait que la Turquie devient plus forte dans le Caucase", juge Ali Bakeer.

"Le renforcement de la présence d'Ankara dans la région est un processus en cours depuis des années et Moscou le voit comme la conséquence inévitable du nouvel ordre", confirme sur Twitter Alexander Gabuev, chercheur à Moscou de la Fondation Carnegie pour la paix internationale.

la Turquie a maintenant une carte à jouer, notamment pour superviser sur le terrain le respect du texte. A l'issue d'un entretien téléphonique entre Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine, la présidence turque a annoncé qu'elle mènerait "des activités d'observation et de contrôle avec la Russie, au moyen d'un centre conjoint".

Selon la présidence azerbaïdjanaise, lors d’un entretien téléphonique entre le président Ilham Aliev et M. Erdogan, les deux dirigeants ont "exprimé leur conviction que ce centre contribuerait à l'instauration d'une paix durable".

France et Etats-Unis marginalisés

La Russie, la France et les Etats-Unis co-président le groupe de Minsk, théoriquement en première ligne sur ce dossier caucasien. Mais ni Washington, ni Paris n'ont été décisifs cette fois.

"Ce qui est très important pour le Kremlin est le rôle décroissant de l'Ouest", constate Alexander Gabuev, évoquant en particulier le peu d'intérêt pour la question caucasienne du président américain sortant, Donald Trump.

Quant à la France, où vit une importante communauté arménienne, elle est accusée de parti pris pro-Erevan par Bakou, ce qui a compliqué son rôle dans la crise. Paris et Ankara sont par ailleurs à couteaux tirés depuis des mois sur de multiples dossiers, rendant là aussi une médiation française délicate.

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