Cessez-le-feu au Haut-Karabakh: «Pour la Russie, c’est une victoire totale»

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Après le cessez-le-feu conclu entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan cette nuit sous l'égide de Moscou, des milliers de soldats russes se déploient dans le Haut-Karabakh pour le maintien de la paix. Cet accord rappelle le rôle déterminant de la Russie dans son pré-carré caucasien, avec une Turquie à l’influence grandissante, selon Tigrane Yégavian, membre de la rédaction de la revue de géopolitique Conflits et spécialiste du Caucase.

RFI : Le Premier ministre arménien a évoqué une cessation des hostilités « incroyablement douloureuse », tout en affirmant avoir sauvé l’existence même de la République du Haut-Karabakh en acceptant cet accord. Avait-il d’autres issues ?

Tigrane Yégavian : À l’évidence, Nikol Pachinian s’est retrouvé avec le couteau sous la gorge pour signer cet accord de cessez-le-feu, âprement négocié par Vladimir Poutine. C’est une défaite militaire pour les Arméniens, dans la mesure où ils perdent non seulement les sept districts qui entourent la région du Karabakh, aussi un joyau : l’ancienne capitale Chouchi[appelée Choucha par l’Azerbaïdjan, ndlr], haut lieu de la culture arménienne.

Cette nouvelle a été perçue comme un vrai séisme intérieur, ce qui explique aussi les émeutes qui se sont déroulées dans la capitale arménienne : le Parlement pris d’assaut, le président du Parlement passé à tabac… Tout cela augure de turbulences dans la vie politique arménienne et polarise davantage la classe politique, entre partisans de l’ancien régime plutôt pro-russes et partisans de Nikol Pachinian, qui a pris le pouvoir en Arménie dans le cadre de la révolution de velours, il y a deux ans.

C’était l’union sacrée pendant 43 jours, à l’appel du Premier ministre, mais on pouvait sentir déjà quelques fissures, notamment de la part de l’ancien président de l’Arménie, qui auparavant avait été président du Haut-Karabakh, Robert Kotcharian. C’est un proche de Vladimir Poutine, il a des réseaux d’influence assez conséquents en Arménie. L’annonce de la perte de Chouchi a été faite dans l’après-midi du 9 novembre, par le porte-parole du président du Haut-Karabakh, lui-même proche de Kotcharian. Cela a semé un vrai trouble en Arménie. Il y a lieu de croire qu’il y a de fortes tensions entre l’ancienne classe dirigeante de l’Arménie et du Karabakh et cette jeune démocratie arménienne qui accuse une certaine immaturité politique.

Comment évaluez-vous le rôle de la Russie ?

Il faut comprendre que les Russes n’ont jamais eu confiance en Nikol Pachinian. En dépit de toutes les tentatives de sa part de rassurer Moscou, sur le fait qu’il n’avait pas d’agenda géopolitique, il y a eu beaucoup d’agacement de la part de Vladimir Poutine. On l’a vu lors des premières semaines du conflit : le président russe ne répondait pas forcément aux appels téléphoniques pressants du Premier ministre arménien.

Pour la Russie, c’est une victoire totale dans la mesure où elle garde l’Arménie sous son influence en vertu de cet accord d’assistance militaire. La relation devient de plus en plus asymétrique. Par ailleurs, Moscou ne perd pas non plus son influence en Azerbaïdjan, alors qu’il y avait lieu de croire que Bakou avait déplacé son curseur vers la Turquie. Le fait qu’un contingent russe se déploie dans ce qui reste du Haut-Karabakh, autour du corridor reliant l’Azerbaïdjan à l’enclave du Nakhitchevan, et autour de l’autre corridor qui relie l’Arménie à ce qui reste du Karabakh, tout cela montre que la Russie maintient un levier de pression vis-à-vis à la fois d’Erevan et de Bakou.

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La Turquie a applaudi l'accord comme une « grande victoire » de l'Azerbaïdjan face à l'Arménie. Peut-on considérer qu’Ankara entre dans jeu sud-caucasien ?

C’est une avancée considérable pour Recep Tayyip Erdogan, car on a bien vu que l’entrée de la Turquie dans l’échiquier caucasien ne constituait pas une ligne rouge pour les Russes, à l’exception - mais c’est à nuancer - de la présence de mercenaires jihadistes dans la région, d’où les bombardements russes dans la poche d’Idleb, dans le nord de la Syrie. Russes et Turcs partagent un intérêt commun : mettre à l’écart l’Occident, la France, les États-Unis, soit le groupe de Minsk, et essayer de négocier en bilatéral de nouvelles alliances tactiques, hier en Syrie, avant-hier en Libye… et aujourd’hui au Haut-Karabakh.

Les Turcs sortent renforcés de ce conflit dans la mesure où ils obtiennent un corridor, qui relie le Nakhitchevan azerbaidjanais, cette enclave adossée à l’Iran, à l’Arménie et à la Turquie, avec le reste de l’Azerbaïdjan. En cela, le projet défendu par le parti ultranationaliste MHP, allié de l’AKP, se voit renforcé, parce qu’il y aura une continuité territoriale. Les Arméniens s’inquiètent de cet état de fait.

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