Des centaines de migrants expulsés dans le désert tuniso-libyen : "Il y avait même une femme enceinte"

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Plusieurs vidéos amateur relayées la semaine du 27 septembre par des associations de défense des droits des migrants ont documenté la reconduite à la frontière et l'expulsion d'une centaine d’hommes et de femmes ayant tenté une traversée en bateau de la Tunisie vers l’Europe. Envoyé dans une zone désertique à la frontière avec la Libye, accompagné d’une femme enceinte, l’un d’entre eux décrit son calvaire.

Au moins neuf vidéos relayées par des activistes et envoyées à la rédaction des Observateurs de France 24 ont documenté une arrestation et une expulsion à la frontière tuniso-libyenne, qui se sont déroulées entre dimanche 26 et lundi 27 septembre.

Plusieurs personnes, dont des ressortissants d’Afrique subsaharienne mais aussi des Tunisiens, avaient tenté la traversée de nuit vers les côtes italiennes dans la nuit du 26 septembre. Interceptés par la garde maritime, la plupart des ressortissants d’Afrique subsaharienne ont été placés dès le lundi 27 septembre dans des bus en direction de la frontière avec la Libye.

Dans une vidéo filmée par un passager, on distingue des jeunes enfants, des femmes et des hommes dans un bus, qui affirment être emmenés vers la Libye.

Dans une deuxième vidéo, un homme filme une dizaine de personnes qui affirment se trouver "dans le désert" à la frontière avec la Libye et la Tunisie, sans assistance, et disent également avoir été maltraités.

Dans une troisième vidéo, un homme filme une femme qui est selon lui "enceinte de 8 mois, qui n’a pas mangé depuis plusieurs jours et qui est faible".

"Quand on a refusé de partir vers la Libye, on s’est fait menacer, frapper et insulter"

Éric (pseudonyme) fait partie des personnes qui ont tenté la traversée dans la nuit du 26 septembre, avant d’être arrêtées et déportées à la frontière libano-tunisienne.

Quand on nous a arrêtés sur les bateaux, ils ont relâché les Tunisiens et ont placé les Subsahariens en détention. Puis, le lendemain, on nous a fait monter dans des bus, sans nous dire où l'on allait. Il y avait des enfants, des femmes enceintes et des vieilles dames. Après avoir roulé pendant cinq heures, on nous a séparés en trois groupes, puis nous sommes montés dans des pickups direction le désert.

Nous avons essayé de montrer nos passeports, mais la garde nationale ne voulait rien savoir. Les membres de la garde nationale qui nous accompagnaient nous ont dit que nos pays respectifs n’avaient pas d’accord de coopération avec la Tunisie concernant l’immigration.

On s’est retrouvés dans une zone d’une vingtaine de kilomètres entre la Libye et la Tunisie. On nous a montré un chemin en nous disant : 'suivez la route par là-bas', en direction de la Libye. Quand certains d’entre nous ont expliqué vouloir rester en Tunisie, la garde nationale nous a menacés, frappés et insultés... Certains ont suivi la route, mais d’autres ont refusé, comme moi.

J’étais accompagné d’une femme enceinte. Elle avait très, très soif et se plaignait de douleurs au ventre, car elle était quasiment à neuf mois de grossesse.

Selon notre Observateur, la femme enceinte a dû accoucher dans le désert après que l'hôpital a refusé de l’admettre. Contactée, l’Organisation internationale des migrations affirme à l’inverse que cette femme a été secourue et a accouché à l’hôpital de Ben Guerdane, et lui avoir fourni "de la nourriture et une assistance non alimentaire".

Éric poursuit :

Nous avons finalement pu rentrer à Sfax par bus. Je suis depuis deux ans en Tunisie, où j’essaie de vivre de petits boulots. Quand j’étais dans le désert, des membres de la garde nationale nous ont menacés de mort. Mais franchement, en y repensant, je préfère la mort que de vivre ça.

Selon des activistes dans la région de Sfax au contact de nombreux migrants, au moins deux personnes seraient rentrées du désert. Ces derniers affirment ne pas avoir de nouvelles de la plupart d’entre eux, "leur portable n’ayant probablement plus de batterie".

"Ces expulsions sont malheureusement habituelles et se font en cachette"

Dimanche 3 octobre, huit ONG tunisiennes ont confirmé dans un communiqué commun les faits décrits par notre témoin et se sont alarmées du traitement réservé à une "centaine de personnes" par les autorités tunisiennes, confirmant la présence d’au moins trois femmes enceintes. Le communiqué précise :

[Ces personnes] seraient actuellement détenues non loin de la frontière, à Zouara, dans une maison privée. Les ravisseurs auraient exigé environ 500 dollars par tête pour les libérer. Un autre groupe de migrants, initialement bloqué à Ras Jedir, aurait été arrêté récemment par les Libyens. […] Le comportement des autorités tunisiennes viole les dispositions de la convention de Genève de 1951 relatives aux réfugiés, ratifiée par la Tunisie en 1957.

Contacté par France 24, Romdhane Ben Amor, chargé de communication du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, signataire de ce communiqué commun, explique :

Ces expulsions sont malheureusement habituelles et se font en cachette : en général, on confisque les téléphones des personnes reconduites à la frontière pour qu’il n’y ait aucune image. Mais là, des migrants ont réussi à conserver leur téléphone et à filmer tout le processus : de l’expulsion en bus, en passant par le centre de rétention dans la région de Médenine et également la situation dans le désert [en août 2019, 36 migrants ivoiriens avaient aussi réussi à filmer leur reconduite à la frontière libyenne où ils avaient été laissés sans assistance, NDLR].

Les autorités font cela pour répondre à la vision européenne de lutte contre l’immigration en interceptant le maximum de bateaux : en août, 5 582 migrants ont été interceptés, dont 30 % étaient des Subsahariens.

Le problème, c’est qu’il n’y a quasiment plus de place dans les centres de rétention en Tunisie, et pas de coordination sur l’accueil des migrants. Cette situation de tension crée aussi beaucoup d’affrontements entre populations locales et des migrants dans la région de Sfax, car les autorités n’ont pas créé les moyens de gérer cette situation. Donc on arrive à une situation où ce sont les gouverneurs qui prennent les décisions de reconduite à la frontière.

"On les envoie vers la mort"

Pourquoi les envoyer en Libye ? C’est sur la base d’une présomption que ces personnes seraient rentrées en Tunisie par la frontière libyenne. Sauf qu’en général, cette décision est prise sans vérification préalable.

On envoie donc les gens dans un pays [la Libye, NDLR] qui n’a aucun moyen logistique pour prendre en charge les migrants [le pays ne dispose d’aucune législation sur le droit d’asile et la violence et la torture à l’encontre des migrants y sont très régulièrement dénoncées, NDLR]. Clairement, on les envoie vers la mort.

Les représentants de la garde nationale tunisienne, contactés par notre rédaction, n’ont pas souhaité commenter ces faits, renvoyant vers la garde maritime et le ministère de l’Intérieur tunisien. De son côté, malgré plusieurs relances, le ministère de l’Intérieur n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Ces arrestations et reconductions à la frontière se produisent alors que depuis début septembre, l’Italie a enregistré plus de 4 800 arrivées de personnes migrantes, soit 20 % de plus qu'à la même période en 2020.

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