Il y a cent ans, l’Irlande plongeait dans la guerre civile

  • Oops !
    Une erreur est survenue.
    Veuillez réessayer plus tard.
  • Oops !
    Une erreur est survenue.
    Veuillez réessayer plus tard.
© National Library of Ireland on The Commons
Dans cet article:
  • Oops !
    Une erreur est survenue.
    Veuillez réessayer plus tard.
  • Oops !
    Une erreur est survenue.
    Veuillez réessayer plus tard.

Depuis le 28 juin 2022, l’Irlande est entrée dans le dernier volet, toujours sensible, de la décennie de commémorations de son indépendance. Cette date marque, en effet, l’entrée dans une guerre fratricide et meurtrière, qui reste un référent de la politique nationale.

Hors des frontières de l’Irlande, l’image est peu connue. Elle n’en est pas moins sidérante. Un immense dôme de fumée s’élève au-dessus des Four Courts, le palais de justice de Dublin, au bord de la Liffey. Nous sommes le 28 juin 1922 et Michael Collins, 31 ans, président du gouvernement provisoire de l’État libre d’Irlande, a donné l’ordre de bombarder ceux qui, il y a six mois encore, appartenaient tout comme lui au parti nationaliste Sinn Féin (« Nous-mêmes »).

C’est le début de la bataille de Dublin et de la guerre civile irlandaise. En décembre 1921, Michael Collins et Arthur Griffith ont signé un traité avec la Grande-Bretagne après deux ans et demi de combats pour l'indépendance. Mais les républicains intransigeants comme Éamon de Valera refusent les concessions inévitables sous la menace d'une reprise immédiate du conflit.

De fait, si ce traité libère la partie sud de l’île de toute ingérence de Londres – les six comtés de l’Ulster, majoritairement peuplés de protestants, demeurant rattachés au Royaume-Uni –, il maintient un lien de subordination à la couronne britannique, faisant de l’Irlande l’un de ses dominions. Pour Michael Collins, c’est le prix à payer pour que son pays exsangue ait « la liberté de parachever la liberté ».

En chef de guerre avisé, il sent que la reprise des hostilités pourrait conduire tout droit à la catastrophe. Il sait aussi que le soutien de la population, acquis de haute lutte, pourrait alors faiblir et que les circonstances liées à la Grande Guerre ont été pour beaucoup dans le succès de la révolution irlandaise.

Pâques 1916 : une insurrection romantique

Depuis 1913, en effet, l’Irlande bénéficie avec le Home Rule d’une véritable autonomie. Au nord, les protestants fidèles à la Couronne créent aussitôt une milice unioniste, l’Ulster Volunteer Force, amenant les indépendantistes à créer les Irish Volunteers. Pour les nationalistes irlandais, cette victoire obtenue après quatre décennies de combats politiques a déjà un goût de trop peu. Le conflit armé semble inévitable.

La Première Guerre mondiale divise les Irish Volunteers entre les partisans d’une stricte neutralité et ceux qui, majoritaires, choisissent le soutien à la Couronne britannique dans l’espoir que leur loyauté sera récompensée. En avril 1916, toutefois, un groupe de nationalistes lance l’insurrection de Pâques avec le soutien matériel de l’Allemagne. Ils s’emparent d’un lieu aussi symbolique qu’indéfendable : la Poste centrale de Dublin.

De fait, l’échec militaire est total. Les Dublinois, stupéfaits, ne prisent guère cette aventure désespérée. L’opinion va cependant évoluer devant la brutalité des autorités britanniques, qui n’hésitent pas à fusiller les leaders. Éamon de Valera, né à New York, échappe au peloton d'exécution du fait de sa nationalité américaine. Arthur Griffith et Michael Collins sont jetés en prison. En 1908, ils deviennent tous trois députés du Sinn Féin, qui triomphe aux élections.

Le parti décide alors de se constituer en parlement à Dublin et déclare l’indépendance en janvier 1919. Le même jour, des membres de l’IRA (Irish Republican Army) tuent deux policiers de la Royal Irish Constabulary. La guerre d’indépendance a commencé. Éamon de Valera est favorable à une lutte conventionnelle. Dans les faits, il va surtout mener campagne aux États-Unis, ce qui permettra une collecte de fonds considérable auprès de la communauté irlando-américaine.

Grève de la faim et « Bloody Sunday » : les martyrs de la guerre d’indépendance

Arthur Griffith, lui, veut s’appuyer sur la désobéissance civile quand Michael Collins croit en la guérilla. Tout au long du conflit, les deux iront de pair avec une montée des violences durant l’été 1920 et une paralysie progressive du pays par les grèves.

Les Black and Tans – d’anciens militaires venus renforcer la police unioniste – et les Auxies – une unité de police paramilitaire – multiplient les exactions. La cause de l'Indépendance gagne rapidement en popularité.

Le maire de Cork, Terence MacSwiney, meurt des suites d’une grève de la faim en octobre. Le 21 novembre à l’aube, « les Douze Apôtres », une unité de l’IRA créée par Michael Collins pour des opérations spéciales, tuent à leur domicile quatorze militaires, policiers et informateurs, liés à l’occupant. En représailles, les Auxies tuent au hasard quatorze autres personnes dans un match de football gaélique à Dublin.

La première partie de l’année 1921 voit culminer la violence jusqu’à la trêve en juillet. L’IRA est à bout de forces et de munitions, mais elle a convaincu le pouvoir britannique qu’il ne pouvait rétablir la paix par les armes. En août, Éamon de Valera fait modifier la Constitution irlandaise et se fait nommer président de la République.

De la guerre d’indépendance à la guerre civile

La reprise des hostilités, l’année suivante, entre la nouvelle INA (Irish National Army) et les désormais dissidents de l’IRA sous la forme d’une guerre civile, tourne aussitôt à l’avantage des premiers, qui bénéficient désormais du soutien matériel de Londres.

Moins de deux mois après la bataille de Dublin, le 22 août 1922, Michael Collins est tué les armes à la main dans une embuscade aux environs de Cork, à une vingtaine de kilomètres de son village natal. Dix jours plus tôt, Arthur Griffith a succombé à une attaque cérébrale.

Le conflit se poursuit jusqu’en avril de l’année suivante. Devant l’hostilité croissante de la population, les républicains ordonnent le cessez-le-feu. Éamon de Valera retourne brièvement en prison. En quelques mois, la guerre civile a fait 4 000 morts, soit plus que durant tout le conflit précédent.

Une mémoire difficile

« Durant la guerre d’indépendance, l’opinion française a beaucoup de sympathie pour la cause irlandaise, explique Christophe Gillissen, professeur en études irlandaises à l’université de Caen Normandie. La grille de lecture est assez simple, et elle séduit à la fois catholiques et républicains. Avec la guerre civile, en revanche, tout est plus compliqué et les Français s’en désintéressent rapidement. »

En Irlande, cependant, le souvenir de la guerre civile est toujours présent, notamment dans la vie politique. Les deux partis dominants, Fine Gael (« Famille des Gaels ») et Fianna Fail (« Guerriers de la destinée ») puisent leur héritage les uns chez Michael Collins et Arthur Griffith, les autres chez leur père fondateur Éamon de Valera. Accédant au pouvoir en 1932, ce dernier transforme l’État libre en État souverain en 1937, lequel deviendra officiellement la République d’Irlande en 1948.

L’hégémonie de ces partis tend aujourd’hui à s’effriter au profit notamment du Sinn Féin et du Parti travailliste, héritiers, pour leur part, de la période qui a précédé la guerre civile. « Désormais au pouvoir en coalition, Fine Gael et Fianna Fail ne cherchent pas à raviver ces divisions anciennes », commente Christophe Gillissen.

En Ulster, cette décennie de commémorations heurte la mémoire des unionistes. Celle des catholiques, en revanche, continue à puiser dans la guerre d’indépendance. Ce n’est pas un hasard si, en janvier 1972, le massacre de Derry est aussitôt appelé « Bloody Sunday » ou si le jeune militant de l’IRA Bobby Sands choisit à son tour la grève de la faim pour mourir en martyr en 1981. Depuis mai 2022, le Sinn Féin est, pour la première fois de son histoire, le premier parti de l’Ulster. Le slogan des républicains – « Tiocfaidh ár lá » (« Notre jour viendra ») n’a jamais été autant d’actualité.

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles