Une censure numérique sans précédent en Iran

L’ONG Amnesty International dénonce plus d’une centaine de morts lors des manifestations en Iran. Un bilan contesté par les autorités et très difficile à vérifier suite au couvre-feu numérique. Kavé Salamatian, professeur d'informatique et co-auteur d'un article sur le sujet nous explique ce nouveau moyen de contrôle des masses.

RFI : Depuis vendredi dernier les Iraniens sont coupés du monde, en quoi cette coupure numérique est-elle un élément nouveau ?

Kavé Salamatian : Il y a déjà eu plusieurs coupures totales d’internet ces dix dernières années en Iran, avec la mise en place d’un Kill-Switch, un système qui donne la possibilité de couper la totalité des communications du pays par un point centralisé. Mais la coupure d’aujourd’hui est la plus longue et la plus sophistiquée que nous ayons vue sur ces dernières années. Habituellement quand vous coupez internet, vous coupez la connexion vers l’extérieur, mais aussi le réseau interne. Les gouvernements et les structures gouvernementales dépendent de plus en plus d’internet. La nouveauté se trouve sur ce point précis : L’Iran, ces dernières années, a reconfiguré son réseau de façon à pouvoir mettre en place des coupures sur l’extérieur tout en conservant une partie très importante de l’internet en interne. Quand vous voulez accéder à des services à l’intérieur de l’Iran, vous continuez à y avoir accès, mais quand vous voulez accéder à un site étranger vous n’avez pas de connectivité. Le travail de filtrage en interne des sites a déjà été fait depuis longtemps, donc tout ce qui est critique maintenant se trouve à l’étranger.

Cette avancée technologique est-elle surprenante pour vous ?

Ce qui est intéressant dans le cadre de l’Iran c’est qu’initialement son réseau n’a pas été conçu pour être contrôlable. C’est par une volonté mise en œuvre il y a quelques années que l’internet est devenu totalement contrôlable. On a donc une situation « en oignon », on peut permettre un trafic, en interdire un autre, et avoir un niveau de flexibilité très important sur ce choix de trafic à autoriser ou pas. C’est un travail qui a pris plusieurs années. L’élément de surprise, c’est que c’est la première fois qu’on le voit opérationnel. Tout ceci est le résultat d’une montée en puissance et en capacités techniques internes. Il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui l’Iran est un pays de 80 millions d’habitants. Le nombre de  personnes qui y ont fait des études universitaires dépasse la somme de tous les pays du Moyen-Orient, Israël compris. Et l’Iran en particulier a une compétence très forte dans tous les domaines relatifs aux technologies de l’information même si la grande majorité de cette capacité technique se trouve à l’étranger et a émigré. C’est-à-dire que l’Iran perd environ 90% de sa capacité technique par le biais de l’émigration, mais les 10 % qui restent sont suffisants pour créer la situation actuelle.

Mais quand il y a plus d’une centaine de morts en quelques jours, est-ce qu’il est encore possible de contenir ce type d’informations ?

L’objectif n’est pas uniquement de contrôler l’information mais aussi de la ralentir. Ce genre de mécanisme ralentit effectivement la propagation de l’information même si on ne la contrôle pas totalement. On va passer par le téléphone par exemple. Et puis comme je l’ai expliqué, la totalité d’internet n’est pas coupé, 5% de l’internet est aujourd’hui encore disponible alors on va tenter de trouver des relais par des endroits qui ont encore de la connectivité. On voit arriver au compte-gouttes un certain nombre de vidéos ou de contenus qui restent accessibles. Un exemple de moyen qui peut être utilisé est d’utiliser le réseau d’un pays voisin si vous vous trouvez proche d’une frontière.

Kavé Salamatian, professeur d'informatique, est co-auteur d'un article sur le sujet