Catastrophes en série, incurie de la mairie: Rio à la dérive

Louis GENOT
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La plage de Copacabana de Rio partiellement inondée, le 9 avril 2019

Rio de Janeiro (AFP) - Haut lieu du tourisme au Brésil avec sa nature exubérante et ses plages de sable fin, Rio de Janeiro a donné ces dernières semaines l'image d'une ville secouée par des catastrophes meurtrières qui ont exposé l'incurie des pouvoirs publics.

Inondations, glissements de terrain, effondrement de constructions illégales: les pluies diluviennes de la semaine dernière ont endeuillé, mais aussi stupéfié, une "Ville Merveilleuse" qui n'avait plus du tout les allures d'une carte postale.

Des problèmes amplifiés par une urbanisation sauvage, dans des quartiers dominés par le crime organisé où les pompiers n'osent parfois pas s'aventurer en raison du niveau de violence.

"Ce n'est pas la pluie qui tue, c'est l'incompétence des dirigeants de la ville et de notre pays", dénonçait le 10 avril l'éditorialiste Miriam Leitao dans les colonnes du quotidien O Globo, au surlendemain de pluies torrentielles qui ont fait dix morts.

"Rio est une ville très complexe en termes de topographie: le relief (de collines verdoyantes) qui fait sa beauté est aussi source de danger, et les dirigeants actuels l'ont rendue encore plus vulnérable, faute de vision à long terme", explique à l'AFP l'analyste de risques Moacyr Duarte.

"Nous avons réellement eu des pluies très fortes, qui auraient également causé des dégâts partout ailleurs, mais l'impact aurait été bien moindre ici si tout avait fonctionné correctement", ajoute-t-il.

L'Etat de Rio est au bord de la banqueroute, et quatre de ses cinq derniers gouverneurs sont, ou ont été, derrière les barreaux pour des faits de corruption.

- Maire dans la tourmente -

La cible principale des attaques: Marcelo Crivella, maire de Rio déjà très critiqué pour sa frilosité envers le carnaval, symbole festif et sensuel de la ville, qui heurte ses convictions de pasteur évangélique.

À mi-mandat, il est déjà sur un siège éjectable: début avril, le conseil municipal a approuvé l'ouverture d'une procédure de destitution qui pourrait aboutir dans les prochains mois.

L'édile est soupçonné d'avoir prolongé illégalement le contrat liant la municipalité à des entreprises de mobilier urbain publicitaire, dont le Français JC Decaux.

Aucun haut responsable de la mairie ne se trouvait au Centre d'opérations des catastrophes au moment où des trombes d'eau -- pourtant annoncées par les météorologues -- se sont abattues sur Rio le 8 avril.

À ce moment-là, des voitures flottaient déjà dans les rues du quartier chic du Jardin botanique, transformées en rivières.

Accusée de n'avoir pas dépensé un centime dans des travaux de drainage depuis le début de l'année, la mairie a expliqué à l'AFP que 103 millions de réais (23,4 million d'euros) avaient été alloués à la prévention des inondations.

Mais elle admet que le budget prévu à cet effet pour 2019 est en baisse de 33% par rapport à 2016, l'année précédant la prise de fonction de M. Crivella.

- "Absence d'Etat" -

Au-delà de cette guerre des chiffres, les racines du problème sont profondes. Depuis des décennies, les autorités se sont montrées incapables de gérer l'expansion sauvage de Rio de Janeiro, avec la prolifération de constructions illégales dans des zones à risques.

Un problème aggravé par l'absence d'un réseau de transports performant dans une ville où certains passent parfois plus de deux heures dans les embouteillages pour se rendre au travail.

"Beaucoup de gens préfèrent habiter dans des conditions précaires près de leur lieu de travail alors qu'ils pourraient vivre mieux plus loin", explique Mauricio Ehrlich, professeur d'ingénierie civile à l'Université fédérale de Rio (UFRJ).

"Si on veut éviter des morts, il faut retirer les populations des zones à risque et les reloger ailleurs. Mais souvent, les pouvoirs publics n'agissent pas dans ce sens par peur de perdre des voix aux prochaines élections", souligne-t-il.

Ce spécialiste dénonce également l'"absence d'Etat" dans des quartiers qui vivent sous le joug de narcotrafiquants ou de milices para-policières.

C'est ce genre de milices qui sèment la terreur dans le quartier de Muzema, où l'effondrement de deux immeubles a fait au moins 16 morts la semaine dernière, huit personnes étant encore portées disparues mardi.

La mairie n'est pas parvenue à empêcher la construction de bâtiments sans permis de construire.

Le procureur Marcus Leal, qui prépare un rapport sur les problèmes d'urbanisation de Rio, a affirmé au quotidien O Dia que, d'après les informations dont il disposait, la moitié des habitations de la ville avaient été construites de façon illégale.