Une catastrophe écologique programmée

DE DACCA
Pour passer les semaines et les mois qui viennent, Mohammed Yahia Khan aura besoin de tous les pouvoirs que peut posséder l’amulette qu’il porte à son bras. Cet ancien étudiant âgé de 28 ans, originaire d’un village situé non loin du golfe du Bengale, dans le sud du Bangladesh, se bat contre un cancer depuis cinq ans. Sa maladie a été provoquée par la présence naturelle d’arsenic dans la nappe phréatique d’où provient l’eau de son puits. M. Khan incarne l’avenir du Bangladesh. Ce malheureux pays, en proie à la famine et à la maladie depuis sa difficile naissance, il y a un peu moins de trente ans, se trouve confronté à la plus grosse catastrophe qu’il ait jamais connue : l’empoisonnement accidentel de 85 de ses 125 millions d’habitants par de l’eau potable contaminée par de l’arsenic.
Depuis trente ans, à l’initiative de l’UNICEF, le Bangladesh a creusé des millions de puits artésiens dans tout le pays, fournissant à une multitude de gens un moyen pratique de s’alimenter en une eau potable exempte de bactéries, à la différence de l’eau de surface, qui tuait jusque-là 250 000 enfants par an. Malheureusement, on n’a jamais effectué de tests pour déceler la présence d’arsenic dans cette eau, comme on le fait d’ordinaire pour les eaux superficielles, et pendant des années on a cru qu’elle était parfaitement salubre.

Le gouvernement doit lancer une contre-révolution

Seules les régions situées en périphérie sont épargnées : la zone montagneuse du nord-ouest et Chittagong, dans le sud-est du pays. Dacca, la capitale, qui ne présente pas les mêmes conditions géologiques que les régions environnantes, n’a pas été touchée, elle non plus. En buvant de l’eau contaminée, une personne sur dix doit s’attendre à mourir d’un cancer du poumon, de la vessie ou de la peau. Dans le minuscule laboratoire situé derrière le pavillon où est traité M. Khan, une carte indique en rouge les régions qui sont menacées. Mais le fait que presque tout le pays soit coloré en rouge ne signifie que tous les puits soient contaminés : dans de nombreux villages, des puits sains voisinent avec des puits toxiques.
L’arsenic est un produit insipide, inodore, incolore et, pris à petite dose dans de l’eau, il n’a pas d’effets immédiats. Comme des dizaines de millions de ses concitoyens, M. Khan a ingéré de l’arsenic pendant des années sans le savoir. Les premiers cas de lésions cutanées provoquées par l’arsenic ont été détectés en 1983, au Bengale-Occidental, de l’autre côté de la frontière avec l’Inde. Le gouvernement bangladais et bon nombre d’organismes internationaux connaissent plus ou moins l’ampleur du désastre depuis trois ans. Il y a deux ans, pour tenter de résoudre le problème, la Banque mondiale et d’autres institutions ont offert au Bangladesh un prêt sans intérêts de 44 millions de dollars. A ce jour, cette somme n’a toujours pas été utilisée. “Le pays compte 80 000 villages, observe un responsable de la Banque mondiale. Or, jusqu’ici, les autorités se sont occupées de 1 000 villages seulement. A ce rythme, il faudra des centaines d’années pour couvrir toutes les localités.”
L’empoisonnement à l’arsenic est une bombe à retardement. D’ordinaire, le cancer de la peau apparaît vingt ans après le début de l’ingestion du poison. Prise à un stade relativement précoce, la maladie est curable. Le véritable danger réside dans les cancers internes, en particulier ceux de la vessie et du poumon, généralement mortels. “On nous a prévenus qu’il fallait s’attendre à une vague de cancers au cours des dix prochaines années. Les victimes seront des gens d’une trentaine ou d’une quarantaine d’années qui ont bu l’eau [des puits] toute leur vie - des individus dans la force de l’âge”, indique le Dr Rahman.
Dans l’arrière-cour ombragée d’un hangar en tôle ondulée, dans le district de Bera, à cinq heures de voiture au nord-ouest de Dacca, est installé le prototype d’un dispositif qui pourrait constituer une solution : une imposante citerne cylindrique en béton qui recueille l’eau de pluie par un tuyau descendant des gouttières du hangar. Au Bangladesh, la mousson s’accompagne de pluies diluviennes qui n’ont jamais été utilisées comme eau potable. Avec des programmes pilotes comme celui-ci, le pays commence, semble-t-il, à fournir l’effort longtemps différé.
On est également en train d’expérimenter un système très simple de filtre, composé de trois pots de céramique suspendus les uns au-dessus des autres, équipant des pompes installées à proximité d’étangs ou de rivières, qui filtrent l’eau avant qu’elle ne sorte d’un robinet. Toutefois, aucun des dispositifs mis à l’essai n’est aussi pratique que les puits artésiens qu’ils sont censés remplacer. Le gouvernement évalue le nombre de ces puits à 4 millions, mais, selon la Banque mondiale, il y en aurait “au moins le double”. Leur installation, particulièrement aisée dans le sol alluvial de ce pays de deltas, a révolutionné l’alimentation en eau de dizaines de millions de paysans. De nombreux foyers en ont plusieurs, de la même manière qu’une maison occidentale a plusieurs arrivées d’eau dans différentes pièces. De nouveaux puits ne cessent d’être creusés car, malgré la catastrophe qui s’annonce, le gouvernement n’a toujours pas interdit leur mise en oeuvre. Les trois quarts des puits existants ont été mis en place par des entreprises privées et ils sont si populaires qu’ils font souvent partie de la dot des futures mariées.
Le gouvernement bangladais doit aujourd’hui lancer une contre-révolution, pour détourner le peuple de l’innovation la plus pratique dont il ait jamais bénéficié. Ce n’est pas une tâche agréable et les autorités ne se montrent guère enclines à l’accomplir. Mais, si elles ne relèvent pas ce défi dans un avenir proche, elles ne pourront éviter une catastrophe éclipsant toutes celles que le Bangladesh a connues par le passé.

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