"Carnets de profs": retour sur une année scolaire si particulière

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Chaque semaine, trois professeurs racontent à l'AFP leur expérience de terrain.

Pendant huit mois, trois professeurs ont raconté à l'AFP leur quotidien sous forme de "Carnets de profs". En cette fin d'année scolaire, ces trois enseignants d'histoire-géographie, dans un petit établissement rural et dans deux collèges classés REP+, dressent le bilan d'une année particulière rythmée par le Covid.

"J'ai comme un goût d'année incomplète", confie Camille, 40 ans et professeure en région parisienne.

Car même si l'enseignante, au naturel optimiste, voit "des bénéfices" dans cette crise sanitaire, comme le développement de l'usage des outils numériques, elle retient surtout une impression : avoir fait cours à des élèves "en apnée" face à "la menace permanente" d'un reconfinement.

"Le sentiment qui a dominé notre année tient en une question : est-ce qu'on va être confiné ? Ça mettait systématiquement un coup de frein à l'élan des élèves", détaille-t-elle.

Cette incapacité à se projeter a épuisé Céline, enseignante en REP+ dans le Haut-Rhin. L'année 2019-2020, durant laquelle la pandémie de Covid-19 a éclaté, a été une année "tellement chamboulée" que les élèves ont eu du mal "à revenir dans des habitudes de travail" en septembre dernier, explique-t-elle. "Comme les programmes n’ont pas été allégés, on a couru après le temps", souffle la professeure de 45 ans, habituellement endurante.

"C'est une année qu'on a essayé de tenir à bout de bras", abonde Camille, depuis son collège de région parisienne.

À bout de bras, mais avec succès, à en croire la dizaine d'élèves avec qui l'AFP a discuté : tous sont reconnaissants à cette professeure "hyper drôle" et à la "voix apaisante comme de l'ASMR", une technique de relaxation, de les avoir aidés à avancer malgré un contexte d'apprentissage "stressant".

- "Chiens en cage" -

"Sans resto ou ciné, avec le masque, on était comme des chiens en cage avec une muselière", lâche un collégien qui, à l'instar de ses camarades, redoute de devoir, une fois au lycée, suivre de nouveau des cours en visio. "Trop de bruit à la maison, trop dur pour se concentrer".

La crise sanitaire en a d'ailleurs convaincu plusieurs de s'orienter vers des lycées aux classes moins peuplées; ces adolescents, qui n'hésitent pas à jouer aux grands, reconnaissent volontiers vouloir être guidés par leurs enseignants. "On s'occupe moins de nous si on est trop nombreux", résume une élève.

"En demi-groupe, le travail est plus rapide, plus fluide", soutient depuis le Haut-Rhin l'enseignante Céline. Mais pérenniser des plus petites classes serait "une réforme coûteuse", regrette-t-elle, déplorant le peu de moyens de l'Education nationale.

Quand elle regarde l'année écoulée, Camille regrette de n'avoir pu compenser l'arrêt des sorties culturelles, dû à la fermeture des théâtres, des cinémas et des musées - alors que cette professeure en REP+ en est persuadée: "ce qui met un enfant en réussite, ce n'est pas l'argent, c'est l'ouverture sur l'extérieur, sortir de son quartier".

Et sortir de sa campagne ? Le problème de l'accès à la culture, Philippe y est confronté chaque année. Covid ou pas Covid.

Son collège est situé dans un village à plus de 45 minutes de Clermont-Ferrand. "Ici, l'offre culturelle est très réduite et le bagage culturel des élèves s'en trouve limité, par rapport à ceux qui ont la chance d'être en ville. C'est dommage pour eux", regrette-t-il, déplorant que le collège n'ait "pas les moyens de financer des déplacements".

- Haut les coeurs -

A la différence des deux enseignantes en collèges citadins, où Camille observe par exemple "une obsession du lavage des mains" de ses élèves de sixième, le protocole sanitaire semble avoir été vécu moins durement par les élèves ou les enseignants de son village.

"Le masque est la partie la plus visible mais pas la plus pénible", estime Philippe, "car cela me rassure et je ne me sens pas gêné pour parler". Ni pour faire des notes d'humour.

Dans sa classe de 4e, où l'AFP a assisté à son cours d'Enseignement moral et civique (EMC), la séance du jour porte sur le fonctionnement de la justice. "Pourquoi la justice est-elle représentée avec une balance? Pour peser les tomates ?", plaisante-t-il.

"La justice est impartiale, nous sommes tous égaux face elle, que ce soit Monsieur Sarkozy, un ancien président, ou moi-même !", explique-t-il, déclenchant quelques rires.

Titulaire d'une agrégation et d'une thèse en histoire, ce professeur de 55 ans aurait pu intégrer un lycée, voire l'université. Mais Philippe "préfère la tranche d'âge des 13-15 ans et l'ambiance humaine, familiale" de son établissement de 250 élèves.

Comme Céline et Camille, il porte un regard doux sur les collégiens qu'il accompagne, conscient de leur jeunesse bouleversée par deux années à l'enseignement perturbé. Un peu soulagé aussi de constater qu'en s'installant, la pandémie n'a pas chassé tout le naturel.

"Je suis témoin, presque chaque jour, d'histoires de coeur" alors qu'au début de la pandémie, "la distanciation sociale très marquée avait empêché ces gestes de tendresse au sein du collège". Cette année, "les adolescents ont peut-être plus besoin que d'habitude de ces contacts physiques", analyse-t-il.

Devant l'adversité d'une pandémie, ces professeurs principaux s'inquiétaient surtout de l'orientation de leurs élèves de troisième, dont des stages d'observation en entreprise avaient dû être raccourcis voire annulés. Des forums d'orientation aussi.

Malgré ces embûches, les élèves de Camille ont tous obtenu leurs voeux d'orientation. Une issue "assez exceptionnelle", sourit Camille. "Peut-être qu'on va se retrouver dans les livres d'histoire !", rigole du haut de ses 14 ans une de ses élèves, qui entre en septembre en lycée général.

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