"Carnets de profs": le collège, au temps des premières amours

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Quelle place pour l'égalité fille-garçon sur les bancs des collèges? Et dans la cour de récréation? Chaque semaine, trois professeurs racontent à l'AFP leur expérience de terrain.

Au collège, les enseignants sont témoins des premiers émois de leurs élèves, des premières mains qui se tiennent, des premiers baisers échangés et, aussi, des premières ruptures.

Pour leurs douzièmes "carnets de profs", les trois correspondants réguliers de l'AFP, enseignants en collège public REP+ et en zone rurale, racontent ces histoires qui font battre les coeurs de leurs établissements, de manière dissimulée ou affichée, en fonction notamment de la mixité sociale des collèges.

- "Tendresse" à la récré -

Philippe, 54 ans, enseigne l'histoire-géographie dans un village du Puy-de-Dôme:

"En raison de ma longue présence dans mon collège, j'ai constaté une nette évolution sur la visibilité des histoires sentimentales et sur leur tolérance.

Dans les années 90, il y avait des histoires d'amour et d'amitiés fortes entre adolescents mais cela ne se voyait pas dans le temps scolaire.

Quand des élèves osaient se tenir la main, un adulte allait les trouver pour leur signaler de se +comporter correctement+. Cette attitude se justifiait sur la présence d'élèves plus jeunes. Peut-être d'ailleurs que la société française de l'époque était plus réticente.

Désormais, ce n'est plus le cas: certains jeunes sont très à l'aise avec leur corps et ne paraissent pas gênés que des adultes les voient.

Je suis témoin, presque chaque jour, d'histoires de cœur. Dans le hall ou la cour, je vois des élèves se tenir la main, par le haut du corps et, je m'en doute, s’embrasser.

Après le premier confinement en mai 2020, par contre, la distanciation sociale très marquée avait empêché ces gestes de tendresse au sein du collège. C'est peut-être pourquoi cette année c'est plus répandu. Les adolescents ont peut-être plus besoin que d'habitude de ces contacts physiques.

Il arrive évidemment qu'une histoire amoureuse se termine. Cela m'est arrivé de voir arriver dans ma classe un(e) élève en pleurs. L'élève ému(e) peut entrer en classe pour essayer de se changer les idées ou il faut tolérer qu'il ou elle descende à la vie scolaire."

- Histoires "cachées" -

Céline, professeure d'histoire-géographie dans un collège REP+ d'une ville moyenne du Haut-Rhin:

"Dans le collège où je suis, c'est une dimension très cachée. On n'expose pas ça au grand jour.

Beaucoup d'élèves sont de confession musulmane, et chez les jeunes filles musulmanes, fréquenter quelqu'un si jeune n'est pas trop admis.

Ce n'est pas forcément que la religion, c'est aussi le fonctionnement familial: certains non musulmans ont aussi une vision très traditionnelle. Dans tout quartier, les choses se savent. Deux jeunes ne pourraient pas vivre une histoire discrètement. Cela reviendrait forcément aux oreilles des frères, des parents, des voisins…

C'est très rare de voir des élèves se tenir la main.

Avant j'étais dans un établissement dans un quartier moins difficile dans une autre académie, avec une vraie mixité sociale et c'était différent.

J'y ai ressenti une grande libération et une façon de s'exprimer très simple et directe. On organisait des voyages scolaires et des élèves se confiaient: +Madame, je suis très amoureux d'untel+. C'était très mignon, très courageux.

Je n'aurais jamais parlé comme cela à un de mes profs. Il y a une vraie différence avec ma génération."

- "Pression du quartier" -

Camille, 39 ans, professeure d'histoire-géographie dans un collège classé REP+ d'une petite ville des Yvelines:

"Les élèves ont aujourd'hui plus de retenue qu'il y a dix ans. Ils se cachent davantage, ont davantage peur du jugement, ont moins de légèreté dans leurs premiers émois.

Je pense qu'il s'agit d'une pression sociale, pas celle de l'école, mais celle de leur quartier. Lorsque l'on évoque des histoires sur des personnalités dont les médias font l'écho, je suis surprise par leur dureté. Ils restent très manichéens.

Ils ne cherchent pas vraiment à se confier à des professeurs. Ils sont plus loquaces sur les questions de sexualité, souvent dans la provocation pour masquer leur gêne.

Lors de ma première année, j'ai toutefois été le témoin d'une très belle histoire d'amour, parfaitement assumée avec la bénédiction de leur famille.

La particularité de ce couple était que la jeune fille était porteuse d'une maladie auto-immune dont on savait qu'elle se déclarerait un jour et qui pouvait être fatale. Le jeune homme était un des meilleurs espoirs du football français.

Leurs parcours de vie leur conféraient une grande maturité et je pense, à les regarder, que cette histoire d'amour très pure et sincère les a menés à se dépasser. Leur histoire n'a pas survécu au départ du jeune homme pour un entraînement intensif de football à l'autre bout de la France."

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