Le capitaine Haddock a 80 ans: "Imposer un alcoolique dans une BD pour enfants, c’est un tour de force"

Jérôme Lachasse
·8 min de lecture
Le Capitaine Haddock en couverture de l'album
Le Capitaine Haddock en couverture de l'album

Il y a 80 ans, le 9 janvier 1941, un des personnages les plus iconoclastes de l'histoire de la bande dessinée faisait son apparition dans les colonnes du quotidien belge Le Soir, où était alors prépublié Le Crabe aux pinces d’or, la neuvième aventure de Tintin.

Colérique, alcoolique, violent... le capitaine Haddock a rapidement fait le bonheur des lecteurs de l'œuvre de Hergé, bien qu'il ne corresponde à aucun critère de la BD enfantine de l'époque. Contre toute attente, ce personnage s'est même créé une place particulière dans le cœur des fans de Tintin, qui le préfèrent souvent au reporter du Petit Vingtième.

A l'occasion du quatre-vingtième anniversaire du Capitaine Haddock, l'humoriste Albert Algoud, fin connaisseur de Hergé et auteur du Haddock illustré, qui regroupe l'intégrale des jurons du célèbre capitaine, revient sur la création du personnage et le sens caché de ses injures.

Le capitaine Haddock fête ses 80 ans cette année…

Il n’a pas d’âge. Il a 80 ans, mais quand on parle de lui, on parle toujours au présent, comme beaucoup de personnages de fiction qui ont marqué les esprits: Gavroche, San Antonio… C’est le privilège des grands créateurs: ils inventent des personnages qui sortent du temps, qui restent dans l’imaginaire collectif.

D’où vient ce nom, Haddock?

C’est un jeu de mot sur le fait que c’est un marin. Le haddock, c’est un poisson. Haddock, c’est aussi un nom à consonance britannique, bien qu’il ait un ancêtre, on l’apprendra dans Le Secret de la Licorne, qui soit un aristocrate français, François de Hadoque. Hergé lui a enfin trouvé un prénom, Archibald, très tard, dans la dernière aventure: Tintin et les Picaros.

Haddock apparaît dans Le Crabe aux pinces d'or à un moment bien particulier dans les aventures de Tintin…

Il fallait que Tintin soit flanqué d’un personnage totalement humain. Jusque-là, Milou était son compagnon. Au début, il parle beaucoup. Il s’adresse même à Tintin. C’est un chien extrêmement humanisé, mais ça devenait de plus en plus invraisemblable. Comme les aventures de Tintin allaient vers beaucoup plus de réalisme, un chien qui parle, ça devenait un peu infantile. Hergé a donc eu le besoin de doter Tintin d’un compagnon plus étoffé humainement, mais je ne crois pas qu'il ait créé le capitaine Haddock avec l'idée d’en faire un personnage récurrent.

La première apparition de Haddock est mémorable: il est complètement saoul!

C’est une épave humaine. C’est le cas de le dire pour un marin. Il est complètement alcoolique et violent. Colérique, il va le rester, mais il va s’assagir au fil des aventures. Il va s’humaniser. Il peut être très pince-sans-rire, généreux aussi. Il peut avoir envie de suivre Tintin dans ses aventures pour lui venir en aide ou choisir de rester chez lui pour devenir une sorte de "gentleman farmer". Au début, c’est un fou furieux, Haddock! Son amitié avec Tintin commence très mal. Haddock tente de l’étrangler. Tintin fait des cauchemars atroces. Il rêve que Haddock veut lui tire-bouchonner la tête. Cette relation aurait pu être éphémère. A un moment, sans doute par le biais des jurons du capitaine Haddock, Hergé a dû comprendre toutes les possibilités qu’il pouvait tirer du personnage: quand, sur la dune, dans le désert, Haddock se lève fou de rage et se met à insulter les pillards pour les faire fuir, il ne se rend pas compte que ce qui les fait réellement fuir est la cavalerie qui arrive derrière lui. Il croit avoir une grande puissance avec ses jurons, alors que ce n’est que de la gueule.

Pourquoi Hergé a-t-il fait de Haddock un alcoolique?

Hergé a vu la part comique qu’il pourrait tirer d'un personnage au comportement excessif dans la gestuelle, les mots et les réactions. Imposer un personnage alcoolique et intempérant dans une BD pour enfants et adolescents, à une période où il fallait faire attention à ce qu’on disait, c’est un tour de force. Les gens qui trouvent que Tintin serait une BD mièvre et moralisante se trompent complètement. Dans l’Antiquité, la colère, l’emportement contre un ennemi, étaient considérés comme une sorte d’ivresse. L’ivresse pouvait donner du courage. Il y a ça aussi chez Haddock. Il est ivre de whisky et ivre de langage. Il se saoule de ses propres mots, mais comme beaucoup d’alcooliques, ses emportements n’ont pas beaucoup d’effet...

Ses expressions, comme "moule à gaufres", "bachi-bouzouk" ou encore "ectoplasme", sont en effet rarement de véritables insultes dans la langue courante.

C’est la grande originalité de la BD. Hergé a pris des vocables, des mots vieillis ou inusités, les a sortis de leur contexte pour les utiliser, et ils deviennent des invectives. On peut dire qu’il le fait parce qu’il ne pouvait pas mettre dans la bouche de Haddock des mots grossiers de caractère sexuel ou scatologique. Tintin étant une BD pour enfants, Hergé n’a pas édulcoré, mais il a rusé! Ça permet aussi aux enfants d’aller dans le dictionnaire et de se rendre compte que le "bachi-bouzouk" a vraiment existé. C'étaient des mercenaires de l’armée turque. Le langage va permettre à ce personnage violent d’acquérir une dimension extraordinaire, et de tempérer l’ivresse alcoolique avec une ivresse verbale. Avant Haddock, Tintin glisse des "sapristi". Il y a très peu d'exclamations ou de jurons. Avec Haddock, cela devient un festival.

"Tchouk-Tchouk-Nougat", par exemple, c’est un sacré programme!

C’est un mot intéressant. Il y a chez Hergé des influences belges et nordiques. J’ai découvert après de longues recherches que "Tchouk-Tchouk-Nougat" est le nom qui était donné aux marchands ambulants dans le nord de la France et en Belgique. Il avait peut-être une connotation un peu raciste. Haddock a changé le sens du mot. Hergé jouait beaucoup avec les sonorités. Il y a souvent des consonnes occlusives, des "r" qui roulent dans ses jurons. Il aime aussi enrichir ses invectives avec des mots comme "bandes de..." ou "espèces de...".

Hergé trouvait-il seul les jurons ou se faisait-il aider?

Il en a trouvé tout seul. Il faisait des listes et il choisissait. Beaucoup n’ont jamais été mis dans la bouche de Haddock, mais ces mots devaient beaucoup l'amuser! Hergé avait aussi un ami, Jacques Van Melkebeke (1904-1983), qui était assez important dans sa vie. C'était un grand lecteur. Il l’a aidé pour certains scénarios. Il lui a fait découvrir des auteurs. Van Melkebeke était amateur de James Ensor (1860-1949), un peintre expressionniste de grand talent qui était aussi un grand pamphlétaire et qui a écrit des textes terribles sur la peinture. C’était un génie de l’invective à la Haddock. Lui aussi sortait des mots du langage ordinaire en leur donnant une puissance drolatique. Il est probable que Van Melkebeke ait parlé d’Ensor à Hergé.

Haddock est incarné au cinéma par Georges Wilson dans Le Mystère de La Toison d'or, Jean Bouise dans Les Oranges bleues et Andy Serkis dans Le Secret de la Licorne. Lequel est le plus convaincant selon vous?

C’est Andy Serkis, pour une raison simple: la motion capture a permis de retrouver le mouvement de la bande dessinée qui paradoxalement était perdu dans les dessins animés, mais aussi le côté caricatural du récit d'Hergé, que les deux films avec Georges Wilson et Jean Bouise n’avaient pas réussi à reproduire.

Que va devenir Haddock dans les prochaines années?

Haddock a beaucoup marqué les esprits, et il va continuer de les marquer encore. Les albums continueront à être lus, mais moins qu’avant. Haddock restera un personnage fort, presque mythologique de la bande dessinée, comme Corto Maltese. Il peut lui arriver plein de choses… L’avantage des personnages de Tintin, c’est qu’on peut imaginer leur vie en dehors des albums. C’est ce que j’ai fait avec La Castafiore, dans une biographie non autorisée, publiée au Cherche Midi. Haddock a eu une vie avant Tintin. Il y a une anecdote amusante: quand le Titanic a sombré, son sister-ship, son navire jumeau, l'Olympic, est venu à son secours. Il était gouverné par un certain... capitaine Haddock. J’en ai déduit que l’alcoolisme de Haddock venait de là. Il a vu tous ces corps dérivant parmi les épaves dans ces eaux glacées. Il en a été profondément marqué. C’est là qu’il a commencé à boire du whisky, mais sans glaçon, ce qui lui aurait rappelé les icebergs maudits!

Haddock pourrait-il supplanter Tintin dans l'imaginaire collectif?

C'est bien possible. Les personnages chargés d'humanité dans la saga de Hergé impressionnent plus l'imagination que Tintin lui-même, qui est sympathique et à bien des égards plus contradictoires qu'il n'y paraît, mais plus fade, moins haut en couleur que le capitaine Haddock. Dans l'imaginaire des gens, Haddock, Tournesol, La Castafiore sont plus puissants que Tintin. Cette farandole de personnages agités, aux limites de la folie, ne tient que par Tintin qui est la clef de voûte de cet univers. Si Tintin disparaît, chacun va vivre sa vie de manière totalement anarchique. Oui, on peut imaginer Haddock sans Tintin, mais il risque à ce moment-là d'être livré à ses pulsions contradictoires et peut-être de sombrer dans la folie, parce qu'il aura sombré humainement, psychologiquement. C'est un équilibre subtil.

Article original publié sur BFMTV.com