A Cannes, l'Ukrainien Sergei Loznitsa et l'absurde de la guerre

Le réalisateur ukrainien Sergei Loznitsa au 77e Festival de Cannes pour son film "L'Invasion", le 16 mai 2024 (Sameer Al-Doumy)
Le réalisateur ukrainien Sergei Loznitsa au 77e Festival de Cannes pour son film "L'Invasion", le 16 mai 2024 (Sameer Al-Doumy)

La guerre n'a qu'une définition: "une maladie psychiatrique", dit à l'AFP le réalisateur ukrainien Sergei Loznitsa, de retour à Cannes jeudi avec son documentaire "L'Invasion", chronique "compassionnelle" de l'absurde, de la violence d'une Ukraine plongée dans la guerre depuis plus de deux ans.

Cette anomalie qui prend la place du quotidien jusqu'à se confondre avec lui, l'Ukrainien la dissèque à travers une dizaine de saynètes pensées chacune comme un film, ou un reportage "en soi".

Au supermarché, pendant quinze minutes, la caméra capte la discussion de deux soldats qui comparent leur solde, comme n'importe quelle discussion de collègues à la machine à café.

A la mairie, les couples se pressent en ligne de robe blanches et d'uniformes kaki, en espérant que les seules larmes versées seront celles de "joie" et non du veuvage.

A Dnipro, une grande ville du centre-est de l'Ukraine, un bout de chambre à coucher pendouille dans le vide. Un missile russe a tué 39 personnes quelques heures plus tôt.

Ce film à la dimension panoramique est une "ode à l'Ukraine", souligne le cinéaste qui explique l'avoir entamé dès février 2022 "par sentiment du devoir".

Mais le cinéma de Loznitsa, qui est tout sauf de la propagande et notoirement par rapport au reste de la production culturelle ukrainienne, refuse de sombrer dans le patriotisme aveugle. Au contraire, il se joue même de lui.

Le réalisateur a été exclu de l'Académie ukrainienne du cinéma en 2022 pour s'être prononcé contre un boycott généralisé des cinéastes russes. Sur ce point, il n'a pas changé d'avis.

- Triptyque -

Un épisode particulièrement "douloureux" pour le réalisateur montre le processus de destruction de livres en langue russe amenés par les habitants de Kiev à sa librairie de quartier. Des montagnes d'ouvrages de Dostoïevski, Tolstoï passent en gros plan sur le tapis d'une broyeuse, avant de terminer en sacs de confettis, derrière la déchetterie.

"L'action de destruction est insupportable. Je suis bibliophile. Chaque livre est une idée. Un livre détruit est une idée détruite", affirme M. Loznitsa.

"Mais c'est ce qu'il se produit" ajoute-t-il, résumant sa démarche observatrice et distanciée.

Le réalisateur a fait tourner chaque épisode en équipe réduite, dispatchée à travers le pays avec la consigne de laisser la caméra tourner jusqu'à se faire oublier, sans aucune interaction avec les personnages, les laissant juste évoluer devant l'objectif.

"Je n'aime pas interférer avec mon matériel, je ne veux rien corrompre", explique-t-il.

Pour "Maidan", premier volet de 2014 de ce qu'il annonce désormais comme un "triptyque" documentaire sur son pays, le cinéaste avait aussi suivi cette méthode de tournage et de montage, livrant un film sans voix off, sans interview, sans musique.

Le cinéaste de 59 ans, qui a des racines bélarusses et réside en Europe de l'ouest depuis 2001, fait partie des habitués de Cannes.

Son long métrage "My joy" a été le premier film ukrainien à être présenté au festival en 2010. Il a été suivi, entre autres par "Donbass" en 2018, "Babi Yar. Contexte" en 2021 et "Histoire naturelle de la destruction" en 2022.

"L'Invasion" est présenté en séance spéciale.

dar/may/ref