Cannes 2017 : avec Faute d’amour, Zvyagintsev raconte "l’histoire très complexe d’une séparation"

Gauthier Jurgensen, propos recueillis le 18 mai 2017 à Cannes
Au premier jour de la compétition cannoise, "Faute d’amour" raconte l’histoire d’un enfant russe de douze ans qui fuit ses parents en instance de divorce. Rencontre avec son réalisateur Andrey Zvyaginstev.

AlloCiné : Comment vous est venue cette idée de faire un film sur le désarroi affectif d’un enfant, que vous ne filmez qu’au tout début du film ?

Andrey Zvyagintsev : On le voit effectivement seulement pendant les douze premières minutes. Sa disparition complète de l’écran est un détail très important. Nous avons tenu à le souligner. On ne voulait ni montrer sa solitude, ni montrer ce qu’il devient, à bord d’un train ou fuyant au loin. On voulait que le dernier souvenir que le spectateur retienne, c’est cet enfant dévalant l’escalier et partant de chez lui. Tolstoï disait que tout le monde fait des romans sur le mariage, mais personne ne parle de ce qui se passe après. C’est précisément ce que nous voulions montrer et raconter l’histoire très complexe d’une séparation, d’un couple en crise. On a mis l’enfant au centre de l’histoire : un enfant qui disparaît des yeux et de la pensée.

L’éclatement de la cellule familiale est un thème récurrent dans votre filmographie, comme dans Le Retour ou dans Léviathan. Pourquoi ?

C’est comme ça que ça s’est fait. Pour moi, c’est un cadre idéal pour raconter une histoire : la famille, le mariage… C’est le meilleur moyen d’analyser la psychologie, les problèmes sociaux et intérieurs à chacun de mes personnages. Mais je n’ai pas cherché à abordé spécifiquement ce sujet en particulier.

Un plan de votre film semble le résumer tout entier : une femme vêtue d’un jogging aux couleurs de la Russie court sur un tapis roulant, et donc sur place.

Merci de l’avoir remarqué, c’est intéressant ! D’ailleurs, le film s’ouvre sur la visite des agents immobiliers et enchaîne avec la première dispute du couple, le soir. Au départ, entre les deux, il devait y avoir une autre scène où la femme faisait du jogging à l’extérieur. Je voulais la mettre en parallèle avec la scène que vous avez remarquée et qui se situe plus loin dans mon film. Mais finalement, j’ai constaté que ce n’était pas nécessaire. Je suis d’autant plus content que vous l’ayez repérée. Le détail du jogging "Russie" a son importance, mais il y en cache un autre, que seuls les Russes ou les lecteurs de Gogol peuvent comprendre : À la fin du célèbre roman "Les Âmes mortes", on y demande à l’un des personnages : "Mais vers où cours-tu ?" et cette question est laissée sans réponse.

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Selon vous, la société russe contemporaine est, comme vos personnages, trop narcissique et peu aimante ?

Je ne pense pas que ça se limite à la Russie. Quelque chose me frappe beaucoup, ces derniers temps, en Russie comme partout dans le monde : l’omniprésence des salons de beauté et les cabinets d'esthétique. Toutes ces femmes obsédées par leur image et l’argent qui y passe. Mais la vraie catastrophe, c’est surtout le botox dans les lèvres ! Evidemment, les plus riches sont les mieux placées pour être la cible de ce type de pratiques. Il suffirait qu’elles se pomponnent, mais elles ressentent le besoin de se retoucher complètement. C’est une vraie tragédie. J’ai pris l’avion de Moscou à Nice et la business class est assez grande. Toutes les femmes avaient les lèvres refaites. J’étais assis à côté de mon épouse et elle m'a dit : "Chéri, je crois que j’ai loupé quelque chose. Il va falloir que j’envisage d'en faire autant !". Evidemment, je l’ai suppliée de s'abstenir ! (Rires) C’est quelque chose qui me préoccupe beaucoup. C’est délicat, parce que cet exemple typique de narcissisme risque de nous faire dériver vers le sexisme ambiant, mais c’est le premier exemple qui m’est venu à l’esprit.

Avoir son film projeté au début de la compétition, c’est une bénédiction ou une malédiction, selon vous ?

Aucune idée, mais en 2014, Leviathan était passé parmi les tous derniers. Tous les journalistes en sont sortis en me disant : "Palme d’or" ! Cette année, ils feront sans doute preuve de prudence, vu que c’est vraiment un des premiers. En dix jours, avec dix-neuf films, les membres du jury auront vu beaucoup de choses. Déjà, aujourd’hui, ils voient le mien ainsi que le film de Todd Haynes, Le Musée des merveilles. Il est probable que, pendant ces dix jours, certaines sensations, certains souvenirs, certaines émotions s’effacent et ce n’est pas bon signe pour moi. Je préfère ne pas y penser parce qu’en réalité, c’est déjà une bénédiction d’être sélectionné. Je m’en contente très bien.

Découvrez le premier extrait du film Faute d'amour d'Andrey Zvyaginstev

 

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