Dans le camp de Bezimmen: «Je me suis retrouvé ici totalement par hasard»

Marioupol est sous contrôle des forces pro-russes, sauf l'usine Azovstal, où plusieurs centaines de combattants sont retranchés. Sur place, des évacuations de civils, dont nombre de femmes et d'enfants, ont eu lieu. Certains sont déjà repartis à Marioupol, mais d'autres se trouvent encore dans le camp de la ville de Bezimmen, à quelques kilomètres à peine de la sortie de Marioupol en direction de la Russie. Rencontre avec Piotr.

Avec notre envoyée spéciale à Bezimmen, Anissa El Jabri

Le camp est situé le long de la route qui longe la côte ; une vingtaine de tentes blanches et bleues éclatantes, on ne peut pas les manquer.

Pour entrer, il faut montrer patte blanche aux soldats qui montent la garde. Et à l'intérieur circulent, entre deux rafales de vent venues de la mer : le personnel des services d'aide humanitaire, mais aussi des militaires.

Elle est loin l'époque où les évacués de Marioupol pouvaient faire la queue plusieurs jours dans leur voiture pour y entrer, quand plus de 600 personnes y étaient accueillies. Aujourd'hui le flot s'est tari. Femmes, hommes et enfants, ils sont environ 150.

Parmi eux : Piotr, 32 ans, ouvrier dans le bâtiment, arrivé depuis deux semaines avec sa femme.

Je me suis retrouvé ici totalement par hasard. Je vivais dans un sous-sol et on n'avait plus rien à manger. Les voisins nous ont dit qu'il y avait un endroit où on pouvait obtenir de l'aide humanitaire, pas trop loin. J'y suis allé et là-bas, on m'a proposé de sortir de Marioupol. Alors, on est partis. Il n'y a plus rien à faire là-bas, il n'y a pas de travail, et c'était encore dangereux.

Sauf que sans papiers d'identité – ils ont brûlé, dit-il – et avec ses 32 ans, l’âge pour se battre, Piotr présente un profil jugé potentiellement suspect. Ce qui lui vaut une enquête.

Ils se méfient de tout le monde jusqu'à l'âge de 60 ans. Et aussi parce que j'étais sans papiers. J'aurais très bien pu être un soldat qui aurait jeté ses papiers militaires et aurait dit qu'il était un civil.

Photos, prises d'empreintes, puis cinq jours dans une cellule pour homme. Son épouse ? Dans celle pour femme. Et de nombreuses questions.

Avez-vous des connaissances dans l'armée ukrainienne ? Que pensez-vous du gouvernement ukrainien ? Que pensez-vous de toute cette situation ? J'ai dit que j'étais totalement apolitique, que je ne regardais même pas les informations. Honnêtement, je n'ai pas regardé les nouvelles avant le début de tout ça le 24 février. J'avais l'habitude de regarder des films sur le câble. Au travail, je travaillais, c’est tout. Je ne m'intéressais pas du tout à la politique. La plupart des gens à Marioupol sont comme ça. Ils se contentent de travailler. La politique, ça ne les intéresse pas.

Ils regardent aussi les doigts pour vérifier qu’il n’y a aucune trace de poudre. Ensuite, ils vérifient si on a des marques de crosse de fusil sur les épaules, puis ils vérifient les tatouages, pour voir s'il y a des symboles nazis. Ceux qui ont des symboles nazis, ils sont les premiers à être arrêtés. Ils ont des listes, ils regardent les passeports. Je n'avais pas de papiers d'identité, mais ils m'ont trouvé dans leur base de données, juste avec mon numéro de passeport. Je n'ai pas éveillé les soupçons et ils m'ont laissé partir. De toute façon, ils ont beaucoup de choses dans leurs bases de données, des listes de militaires. Mais avant tout, ils font attention aux traces de crosse de fusil et aux symboles nazis, aux tatouages. Ah et ils regardent aussi les messages sur les téléphones, les réseaux sociaux, les groupes Telegram...

Ceux qui éveillent les soupçons sont mis à part, destination la prison, dit-on ici. Les destins de ceux-là, Piotr n'en parle pas. Il s'occupe comme il peut et relit les trois livres qu'il a amenés avec lui. Il attend, dit-il, un accord de paix entre les deux parties, pour choisir dans quel pays il veut vivre.

►Lire aussi : Rencontre avec une évacuée de Marioupol dans le camp de la ville de Bezimmen

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