Calais et Grande-Synthe: la CNCDH déplore la destruction quasi-quotidienne des camps de migrants

Salomé Vincendon
·8 min de lecture
Trois personnes migrantes se rendant à une distribution de nourriture à Calais - DENIS CHARLET / AFP
Trois personnes migrantes se rendant à une distribution de nourriture à Calais - DENIS CHARLET / AFP

Plusieurs associations alertaient lundi soir sur les conditions de vie très difficiles des personnes migrantes à la rue à Calais (Pas-de-Calais) et Grande-Synthe (Nord), alors qu'une forte vague de froid sévit en France. Dans un avis rendu ce jeudi, et voté à l'unanimité, sur la situation des personnes exilées dans ces deux communes, la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l'homme) pose à plusieurs reprises la question de l'hébergement pour les migrants sur la frontière nord du pays, mais aussi de la régulière destruction de leurs campements.

"La mise à l’abri d’urgence des populations exilées en situation de grande vulnérabilité sur le littoral devrait être traitée comme un impératif humanitaire relevant du droit commun", écrit la CNCDH dans son avis, ce "compte-tenu de la détresse et de l’extrême dénuement dans lesquels elles sont plongées".

Une "lutte contre les points de fixation" des migrants

La CNCDH a en effet observé que depuis 5 ans, soit depuis le démantelement de la jungle de Calais, "on observe une politique systématique de lutte contre les points de fixation", explique à BFMTV.com Geneviève Colas, rapporteuse de l'avis. Toutes les semaines, et parfois plusieurs fois par semaine, les campements de personnes migrantes, installés sur le littoral, sont ainsi évacués par les forces de l'ordre.

"A Calais, l’association Human Rights Observers a recensé plus de 1000 expulsions de lieux de vie informels opérées à Calais et dans la région en 2020. A Grande-Synthe, il a été recensé 10 expulsions en septembre, 7 en octobre, 7 en novembre, et 9 en décembre", souligne l'avis de la CNCDH. "Selon l’Observatoire des expulsions de lieux de vie informels, les expulsions sur le littoral nord représenteraient à elles seules 88% des expulsions de campements au niveau national".

Dans son avis, la CNCDH écrit "déplorer les atteintes à la dignité causées par ces opérations de destruction incessantes des abris de fortune des personnes exilées". "C'est très difficile physiquement et psychologiquement de devoir bouger tous les trois jours", déclare Geneviève Colas, qui souligne une "déterioration des conditions de vie des migrants à la frontière. C'est inacceptable et ça n'affectera pas leur volonté de partir en Angleterre, c'est par là qu'ils passent".

"L’Etat organise en effet l’évacuation de campements de personnes migrantes, avec méthode et de manière systématique, pour éviter la reproduction des situations d’indignité que nous avons pu connaître par le passé", déclarait dans un communiqué le préfet du Nord début janvier. "Les opérations d’évacuation qui sont organisées plusieurs fois par semaine sur le littoral dunkerquois sont toutes mises en œuvre sur le fondement de décisions du tribunal judiciaire", ajoute-t-il.

"Lacération des tentes, confiscation des couvertures et autres biens jetés"

Les démantelements de ces campements se produisent en raison d'une occupation illégale de terrains publics ou privés, les forces de l'ordre interviennent à la suite "d'une décision de justice, qui dit que ces personnes n'ont pas le droit de rester là. Les policiers l'appliquent", détaille à BFMTV.com Hervé Tourmente, sous-préfet de Dunkerque. Les personnes habitant le campement peuvent aller récupérer leurs affaires, assure-t-il, même leurs tentes, avant que la zone soit nettoyée. Mais l'avis de la CNCDH pointe du doigt des évacuations problématiques, voire violentes.

"Plusieurs observateurs indiquent que les opérations d’évacuation s’accompagnent souvent de pratiques policières abusives : intervention de nuit, lacération des tentes, confiscation des couvertures et autres biens jetés dans des bennes, incinération des objets restant sur place… Leurs témoignages corroborent ceux des personnes migrantes confrontées à ces pratiques quasi-quotidiennes", est-il écrit.

La confiscation ou destruction de tentes a notamment été plusieurs fois relevée. Des clichés du photographe Louis Witter montrant une personne lacérant une tente avaient fait grand bruit fin décembre. Il s'agissait d'un employé d'une entreprise de nettoyage mandatée par l'Etat qui, après l'évacuation du camp, intervient sur les lieux, et retire ce qu'elle y trouve, comme les tentes. L'utilisation systématique du lacérage a été démentie par la société auprès de Libération.

"L'utilisation du couteau ou du cutter sert à détacher les liens des abris, parfois fixés aux arbres. Mais de toute façon, ces tentes n'ont pas vocation à être restituées ou récupérées", explique-t-elle au quotidien, ajoutant que les "équipes exécutent simplement les consignes." Un ancien employé avait de son côté déclaré que ce geste était réalisé régulièrement.

"Mettre à l'abri à distance du littoral"

Lors de ces évacuations, les forces de l'ordre proposent aux personnes une mise à l'abri dans un centre d'hébergement. Près de 1000 places sont actuellement ouvertes pour le département du nord, explique la préfecture à BFMTV.com, mais personne n'est forcé de s'y rendre, et plusieurs refusent chaque jour de monter dans le bus qui les y amène. En ce moment, "matin, midi et soir on a des cars qui circulent", assure Hervé Tourmente.

Ces places "ne sont pas situées autour de Grande-Synthe et de Calais", souligne toutefois Geneviève Colas, hors le but de ces personnes reste de traverser la Manche, et selon les observations, elles ne restent jamais très longtemps dans ces centres avant de revenir sur la côte.

La politique de l'Etat est assez claire sur ce point, comme en témoigne un communiqué de la préfecture du Nord début janvier, qui "confirme son opposition résolue à organiser un et a fortiori plusieurs points d’accueil fixe à proximité du littoral". La peur étant que se récrée une situation comme celle de la jungle de Calais. "La stratégie dans le Nord, c'est de mettre à l'abri à distance du littoral", confirme Hervé Tourmente. A Calais toutefois, les autorités ont annoncé avoir ouvert ce week-end, en raison de la forte vague de froid, deux hangars pour les hommes seuls, ainsi que "d'autres hébergements" pour les femmes, familles et mineurs isolés.

Pour la CNCDH, cette politique de mise à distance traduit "un manque de connaissance de la réalité des projets migratoires des personnes exilées qui se déterminent non pas en fonction de la qualité de l’accueil mais de leur désir de se rendre au Royaume-Uni". En ce sens, "renoncer a priori à inventer les conditions d’un autre accueil, plus digne, revient à se résigner à l’impasse actuelle et à ses conséquences inacceptables en matière d’atteintes à la dignité et aux droits fondamentaux de ces enfants, femmes et hommes présents aujourd’hui sur le territoire français".

"Ca ne correspond pas à leurs besoins, ils n'ont aucun espoir de se stabiliser en France", réagissait ce week-end auprès de l'AFP Claire Millot, de l'association Salam qui distribue des repas au bois du Puythouck, à Grande-Synthe, où se fixent habituellement les personnes migrantes. De plus, "ils savent qu'ils sont 'dublinés', que s'ils redonnent leurs empreintes pour l'asile, ils auront une obligation de quitter le territoire français ou seront renvoyés dans le pays de l'Union européenne où ils ont déposé leurs empreintes en premier".

"Ces personnes exilées désormais dispersées et craintives"

Cette situation de délogement permanent ajoute une forte difficulté à un quotidien déjà rude, et une prise en charge plus compliquée, administrative comme humanitaire. "Le changement continu des lieux de survie des personnes exilées au gré des démantèlements et la crainte de nouvelles opérations d’évacuation compliquent considérablement la tâche des associations pour les repérer et répondre à leurs besoins", explique l'avis, "les associations ont des difficultés à atteindre ces personnes exilées désormais dispersées et craintives".

Lors de ses observations, outre le manque d'accès à un hébergement digne, la CNCDH a aussi observé que "l’accès des personnes exilées aux services essentiels était insuffisant ou inadapté, en particulier en ce qui concerne l’effectivité des accès à l’eau et à la nourriture, à l’hygiène, à la santé" ou encore aux moyens de communication comme un portable ou un point d'électricité pour le recharger.

Sur place "le socle humanitaire est insuffisant, il y a des problèmes d'alimentation, d'accès aux douches..." explique Geneviève Colas. Et les associations ont plusieurs fois relevé les obstacles auxquels ils avaient été confrontés pour venir en aide aux migrants. En mars et avril, des membres d'associations avaient ainsi été verbalisés pour "non-respect du confinement", et Amnesty International avait même parlé de "harcèlement" et "d'intimidation".

"L'implantation de petites unités de vie, le long du littoral"

Pour résorber cette situation difficile sur place, la CNCDH fait plusieurs recommandations, à commencer par le fait "qu’aucune opération d’évacuation ne soit réalisée sans que des propositions de mise à l’abri/hébergement adaptées soient formulées avec une information suffisante". De plus, elle souhaite qu'une "plateforme de suivi global du nombre de places disponibles au sein des hébergements soit mise en place et communiquée à toutes les associations effectuant des maraudes auprès des personnes dispersées", afin qu'elles puissent recommander plus facilement un abri.

"Il faut qu'il y ait une coordination entre l'Etat, les associations et la société civile", déclare Geneviève Colas, et ce "au niveau local, département et national". En ce sens, l'avis de la CNCDH recommande également "l’implantation de petites unités de vie, le long du littoral, permettant aux personnes exilées de trouver un lieu sécurisé et un temps de répit propice à une réflexion sur leur projet migratoire".

En attendant que l'Etat prenne en charge et résolve ces problématiques, la CNCDH considère, devant la situation actuelle, "que la détérioration des conditions dans lesquelles survivent les personnes exilées sur la zone frontalière ainsi que la violation récurrente de leurs droits fondamentaux sont inacceptables sur le territoire de la République et par ailleurs inutiles dès lors qu’elles n’affecteront pas la détermination de toutes les personnes exilées dans leur projet migratoire".

Article original publié sur BFMTV.com