Cacophonie européenne autour du projet de gazoduc franco-espagnol MidCat

© Josep Lago, AFP

Le projet de nouveau gazoduc Midi-Catalogne, entre la France et l’Espagne, est revenu sur le devant de la scène européenne ces derniers jours. Paris s’oppose au projet, Madrid y est favorable ainsi que l’Allemagne et le Portugal. Retour sur le MidCat, un micmac européen aux intérêts divergents.

Discorde autour du MidCat – contraction de Midi et de Catalogne. Au moment où l'Europe est confrontée à des tensions énergétiques, le projet de nouveau gazoduc – dans les tuyaux depuis 2013 mais qui semblait enterré en 2019 – entre l'Espagne et la France n'en finit pas de susciter des réactions politiques de part et d'autre des Pyrénées depuis plusieurs jours. Une situation qui met en lumière les points de vue divergents de plusieurs États européens sur ce dossier avec, d'un côté, l'axe Berlin-Madrid-Lisbonne, et de l'autre, Paris.

Interrogé lundi 5 septembre sur la position française vis-à-vis de ce projet, le président Emmanuel Macron a estimé que le besoin d'une telle infrastructure n'était "pas évident" : "Je ne comprends pas pourquoi on sauterait comme des cabris des Pyrénées sur ce sujet pour expliquer que ça résoudrait le problème gazier : c'est faux."

La réponse de Madrid ne s'est pas fait attendre : malgré l'opposition française, l'Espagne va continuer de défendre le MidCat, un projet "d'intérêt européen", a souligné mardi 6 septembre la ministre espagnole de la Transition écologique, Teresa Ribera. Ce gazoduc ne relève pas des seules "relations bilatérales" entre Paris et Madrid, a-t-elle estimé sur la radio Onda Cero. "Par conséquent, le débat (sur son utilité) ne peut donc pas être clos par les déclarations d'un seul pays."

Si l'ambiance s'est refroidie entre l'Espagne et la France sur le projet MidCat, les récents propos de l'Allemagne n'y sont pas étrangers. Le chancelier allemand Olaf Scholz a dit à deux reprises, au mois d'août, être en faveur d'un nouveau gazoduc entre les deux pays. Il défend cette option afin de "soulager et détendre la situation de l'approvisionnement" de gaz sur le Vieux continent et "d'améliorer les interconnexions du réseau gazier européen".

Pour compléter le tableau polyphonique européen, le Premier ministre portugais, Antonio Costa, a apporté – comme l'Espagne – son soutien à Berlin, définissant ce projet de gazoduc de "priorité" pour son pays.

Déjà des connexions gazières entre la France et l'Espagne

Avant la cacophonie actuelle, le projet MidCat semblait pourtant au point mort depuis plusieurs années. L'idée d'un gazoduc reliant le Midi à la Catalogne avait été initiée en 2013 par les gouvernements espagnol et français avec le soutien de la Commission européenne. L'infrastructure devait permettre de relier Hostalric (au nord de Barcelone) à la ville de Barbaira (à l'est de Carcassonne) afin d'acheminer le gaz provenant du nord de l'Afrique vers le nord de l'Europe.

Mais le projet a vite du plomb dans l'aile, son financement étant rejeté en 2019 à la fois par la Commission de régulation de l'énergie (CRE) – une autorité administrative indépendante – et par son homologue espagnole, la CNMC. Elles considèrent alors dans un communiqué que "le projet ne répond pas aux besoins du marché et ne présente pas une maturité suffisante pour pouvoir faire l'objet d'une décision favorable des régulateurs et, a fortiori, pour faire l'objet d'une décision de répartition transfrontalière des coûts".

La facture s'annonçait salée : pas moins de 500 millions d'euros pour construire et installer près de 200 kilomètres de gazoduc.

À cela s'ajoute le coût environnemental. Le projet a rapidement suscité l'opposition des militants écologistes. En 2018, l'association Les amis de la Terre parlait d'une "aberration financière et climatique" au sujet du MidCat. Puis après l'échec du financement en 2019, la députée européenne des Verts Michèle Rivasi estimait que "l'industrie gazière devrait se rendre compte que nous ne pouvons pas continuer à faire couler des milliards d'euros des contribuables pour créer davantage de combustibles fossiles".

Le gazoduc franco-espagnol semblait alors condamné à l'oubli… jusqu'à cette année. Thomas Pellerin-Carlin, directeur du Centre énergie de l'institut Jacques Delors, explique ce retour au premier plan de MidCat par le fait que "des projets gaziers 'zombies', abandonnés il y a plusieurs années, ressurgissent depuis le début de la crise énergétique en Europe".

Par ailleurs, la France possède déjà des connexions gazières avec l'Espagne : les réseaux des deux pays sont reliés par des infrastructures à Larrau et à Biriatou (Pyrénées-Orientales) – mais ils sont de plus faible capacité d'échange que ce que prévoit le MidCat. "Les connexions gazières franco-espagnoles déjà existantes ne sont pas utilisées à pleine capacité", précise Thomas Pellerin-Carlin. "L'idée de construire un nouvel axe alors qu'on n'utilise pas la capacité actuelle à plein, c'est quand même particulier."

Intérêts divergents entre Paris, Madrid, Lisbonne et Berlin

La France bloque le projet MidCat car elle estime aussi que l'installation de nouveaux terminaux de gaz naturel liquéfié dans le nord et l'est de l'Europe – notamment en Allemagne – serait une alternative plus rapide et moins coûteuse que la construction d'un nouveau gazoduc.

Paris aurait une stratégie "à moyen terme", selon Thomas Pellerin-Carlin : "Ce que dit le président français, c'est qu'avec la transition énergétique et les énergies renouvelables il y aura moins de consommation de gaz en France, en Espagne et en Allemagne, et par conséquent il n'y a pas besoin de surinvestir aujourd'hui dans les capacités gazières."

Toujours est-il que le Portugal et l'Espagne verraient d'un bon œil la concrétisation de ce projet : le Premier ministre portugais Antonio Costa a indiqué, mi-août, que "le Portugal peut jouer un rôle important" pour aider l'Europe à devenir "autonome sur le plan énergétique". Un rôle que veut aussi jouer l'Espagne, qui dispose d'atouts de poids : elle héberge 34 % de la capacité de regazéification de l'UE et 45 % de la capacité de stockage entre cuves et sites souterrains, selon Les Échos.

L'Allemagne cherche, quant à elle, à réorienter sa stratégie énergétique, qui l'a rendue dépendante de Moscou. Avant la guerre en Ukraine, Berlin importait 55 % de son gaz de la Russie. "Par conséquent, la situation énergétique actuelle est très difficile pour l'Allemagne, qui cherche à multiplier et à diversifier les sources de provenance de son gaz mais aussi les routes par lesquelles ce gaz peut passer", explique Thomas Pellerin-Carlin.

"Si le projet MidCat fonctionne, Berlin paiera le gaz un peu moins cher dans le meilleur des cas, et il ne se passera rien pour eux dans le pire des cas", conclut le spécialiste. "Alors que, pour la France, si le projet échoue, MidCat aura été en partie financé par de l'argent public français. Cela fera augmenter la facture de gaz car le réseau de transport (de cette énergie fossile) est entretenu par une forme de taxe surfacturée aux usagers."