Qui se cache vraiment derrière l’“anthropologue qui a offert un jeu aux enfants d'une tribu africaine" ?

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Une photo publiée sur Facebook, particulièrement depuis début avril, montrerait un anthropologue ayant mis au défi une bande d’enfants africains, en promettant un panier de fruits au vainqueur. La légende se termine par une leçon sur l’importance du partage dans les tribus d’Afrique. En plus d’être contestable, cette description est fausse puisque l’homme qui figure sur l’image est un photographe brésilien passionné de voyage.

“Ubuntu”, c’est le titre d’une légende qui circule depuis plusieurs années sur les réseaux, reprenant le concept d’humanisme et de fraternité issu des langues bantoues du sud de l’Afrique. Depuis début avril, elle refait surface et s’accompagne d’une photo sur laquelle on voit un homme entouré de quatre enfants. Parmi les nombreux posts Facebook la relayant, l’un d’eux publié le 10 avril a atteint les 6000 partages et récolté 5100 mentions “J’aime”.

À quelques détails près, la description de la photo est toujours la même :

“Un anthropologue a offert un jeu aux enfants d'une tribu africaine primitive.

Il a placé un panier de délicieux fruits près d'un tronc d'arbre et leur a dit : "Le premier qui atteint l'arbre aura le panier de fruits".

Quand il leur a donné le signal de départ, il a été surpris qu'ils marchent ensemble, la main dans la main, jusqu'à ce qu'ils atteignent l'arbre et [qu’]ils partagent les fruit[s].

Quand il leur a demandé pourquoi vous aviez fait cela, alors que l'un de vous pouvait obtenir le panier que pour lui.

Ils ont répondu avec étonnement : "Ubuntu"

Autrement dit, comment l'un de nous peut-il être heureux alors que les autres sont misérables.

"Ubuntu" dans leur civilisation signifie: "Je suis, parce que nous sommes".

Cette tribu primitive connaît le secret du bonheur perdu dans toutes les sociétés transcendantes, qui se considèrent comme des sociétés civilisées.”

Or, la réelle histoire de cette photo est bien différente.

“Je prenais des photos et ils étaient très curieux de voir le résultat”

À l’aide d’une recherche d’image inversée (voir ici comment procéder), on retrouve l’identité de l’homme qui figure sur la photo. Il ne s’agit pas d’un anthropologue, comme le suggèrent les publications, mais du photographe brésilien Alexandre Suplicy. Il a d’ailleurs été le premier à partager cette image, qui figure en photo de profil sur ses comptes Facebook, Twitter et Instagram, en plus d’être présente sur son site.

Alexandre Suplicy a vécu quelques années sur le continent africain avec sa femme. Ils y sont retournés en 2014, à l’occasion d’un safari en Namibie, où ils ont fait escale chez la tribu Himba. C’est là qu’Adriana Bittar, la compagne d’Alexandre Suplicy, a capturé la fameuse scène où il montre des photos sur son appareil à des enfants. Le photographe nous a d’ailleurs partagé d’autres photos prises au même moment.

“Nous étions dans un endroit bien reculé en Namibie, et nous avons demandé à un guide de nous emmener dans une tribu locale pour comprendre comment ils vivent, connaître un peu leur culture”, détaille Alexandre Suplicy. La couple a alors rendu visite à cette tribu, très isolée et sans accès à l'électricité. “Je prenais des photos et ils étaient très curieux de voir le résultat, donc je les ai montrées".

“Certaines publications sont élogieuses, d’autres disent que nous exploitons l'image de ces personnes”

Cette photo de lui, Alexandre Suplicy la voit régulièrement circuler sur les réseaux sociaux. “Souvent, je reçois des messages pour me prévenir. Je vois qu’elle est publiée par des gens dans le monde entier. Certaines publications sont élogieuses, d’autres disent que nous exploitons l'image de ces personnes. Et parfois, il y a des histoires qui sont racontées derrière.”

Le photographe brésilien dit ne jamais avoir eu de problème par rapport à la diffusion de cette photo avec une fausse légende. Il admet d'ailleurs partager le message principal de la légende associée à la photo : "Je suis déjà allé dans plusieurs tribus comme celle-ci, et j’ai compris que tout est à tout le monde.”

Les publications autour de cette légende n’ont rien de nouveau : depuis au moins 2012, elle illustre tantôt la photo prise par la femme d’Alexandre Suplicy, ou encore plus souvent celle d’une bande d’enfants noirs assis en cercle, les pieds alignés avec ceux des autres, comme dans la publication ci-dessous.

Pour rappel : derrière toute photo, peut se cacher un photographe professionnel. La relayer sans son accord et sans le citer peut le priver de certains revenus, tout en altérant sa réputation, comme nous le confiait en 2019 la photographe maltaise Alison Buttigieg autour d’une photo de guépards et d’un impala.