“Ça peut s’embraser n’importe quand”: au Darfour, un camp de déplacés massalits à nouveau ravagé

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Le 16 janvier, un camp de déplacés massalits au Darfour occidental a été attaqué par des membres d’une tribu arabe, soutenus par des mercenaires des Forces de Soutien Rapide (FSR), plus connues sous le nom des Janjawids. Plus de 50 000 personnes, majoritairement issues de l’ethnie massalit, se sont éparpillées sur des centres d’hébergement temporaires à Al-Geneina, la capitale du district du Darfour Occidental. L’attaque a duré trois jours et a fait au moins 129 morts. Notre Observateur, rescapé du massacre, redoute une nouvelle vague d’attaques visant les populations massalit de la région.

Ils étaient quelques centaines issus de plusieurs villages du district d’Al-Geneina à se regrouper pour des marches pacifiques le 24 janvier, appelant à la fin des violences ethniques et exhortant le gouverneur à assurer un environnement sûr dans le Darfour Occidental, une semaine après le massacre.

Cette attaque sur le camp de Krindek est un nouvel épisode des suites du conflit meurtrier qui a éclaté en 2003 au Darfour, après que des tribus non-arabes, dont les Massalit, se sont rebellées contre le pouvoir central à Khartoum. Le régime de l’époque avait envoyé des milices paramilitaires réprimer violemment les populations rebelles. Aujourd’hui, une partie de ces milices œuvre sous le nom des Forces Rapides de Soutien (FRS), plus connues sous le nom des Janjawids.

Le camp de Krindek, regroupe depuis 2003 des déplacés internes originaires de l’ethnie des Massalit, qui ont dû quitter leurs terres pillées au début du conflit par des tribus se revendiquant arabes - dont font partie les milices paramilitaires. Il avait déjà été la scène d’un massacre tribal en décembre 2019. C’est à nouveau un différend tribal qui est à l’origine du raid du 16 janvier.

“Nous avions tellement peur que nous ne savions pas combien de temps nous sommes restés cachés pendant que les balles tuaient les nôtres"

Le raid a duré trois jours, se souvient notre Observateur Abdelsalam (pseudonyme). Aujourd’hui, sa famille et lui logent dans un des 40 centres d'hébergement temporaires déployés d’urgence en ville et dans des villages voisins par la Cellule d'assistance humanitaire (HAC) affiliée au ministère des Affaires humanitaires soudanais et collaboratrice de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Le vendredi 15 janvier, une bagarre a éclaté entre deux hommes : un déplacé massalit et un habitant arabe d’un village voisin venu faire des courses, au marché de la bourse du camp Krindek. L’homme arabe a été poignardé, puis est décédé de ses blessures à l’hopital le soir même. Le coupable présumé a été arrêté et mis en détention.

Le lendemain de l'incident, nous avons été surpris, au matin par une attaque massive des mercenaires de la tribu arabe, accompagnés de soldats janjawids, ouvrant le feu sur les habitants du camp de Krindek 2 [une des deux ailes du camp Krindek, NDLR].

L’attaque a duré plusieurs heures, nous avions tellement peur que nous ne savons pas combien de temps nous sommes restés cachés dans le camp pendant que les balles tuaient les déplacés. Les femmes, les personnes âgées et les enfants sont sortis, en empruntant des chemins dérobés, car les assaillants avaient bloqué les accès principaux et mis le feu au camp.

Le soir même, un couvre-feu a été établi en urgence dans le district, mais cela n’a pas empêché les membres armés de la tribu arabe de poursuivre l’attaque, atteignant même la ville d’Al-Geneina et d’autres villages voisins habités par des familles massalit.

Notre Observateur poursuit :

Le 17 janvier, une seconde attaque a été perpétrée contre les habitants de l’aile 1 du camp de Krindek. Nous avons été surpris par la lenteur des forces de sécurité à réagir, ce qui a rendu la situation sécuritaire encore plus pénible.

Des renforts de l’armée sont arrivés le 17 janvier afin de chasser les milices janjawids de la ville, mais celles-ci ont tout de même attaqué des villages avoisinants comme Kouker, Abu Naïma ou Mazroub.

Actuellement, nous nous sommes réfugiés chez des habitants d’Al-Geneina et dans plusieurs bâtiments publics comme des écoles ou dans les cours des établissements publics qui se sont transformés en centres d’hébergement temporaire. Beaucoup de ces centres sont débordés, et sans aucune mesure pour se protéger de la pandémie de Covid-19. Les déplacés qui ont échappé à l’attaque ont un besoin urgent d’aides médicales et humanitaires.

Outre les 129 morts, on compte 215 blessés et plusieurs disparus. Près de 3 500 des déplacés du Darfour Occidental, majoritairement des enfants et des femmes, ont été transférés au Tchad voisin, dans la ville frontalière d’Adré.

À ce jour, la Cellule d'assistance humanitaire (HAC) a fourni des denrées alimentaires et non-alimentaires à environ 100 familles de déplacés, et dépêché des camions de la capitale Khartoum transportant des biens de première nécessité aux victimes. Malgré le déploiement de l’armée soudanaise, la situation sécuritaire demeure très instable.

“Les tensions se sont relativement calmées, mais la situation peut s’embraser à tout moment”

Le Croissant Rouge soudanais intervient dans ce contexte, administrant des soins de première nécessité aux victimes. Oussama Abubakr, du bureau médiatique du Croissant Rouge, explique :

Le contexte est extrêmement tendu et dangereux à Al-Geneina, encore aujourd’hui.

Les bénévoles du Croissant Rouge fournissent des aides médicales urgentes aux déplacés au CHU d’Al-Geneina comme il peuvent. Une équipe se charge de récupérer les dépouilles des disparus du camp de Krindek. Nous distribuons aussi des denrées alimentaires dans les centres temporaires d’hébergement, et nous faisons de la prévention contre le Covid-19 avec les moyens du bord, en collaboration avec les chefs de tribus et de comités locaux.

Des familles de déplacés Massalits dans un centre d'hébergement temporaire à Al-Geneina, le 22 janvier 2021. Vidéo envoyée par notre Observateur. "Il y a près de soixante centres similaires dans tout l'état du Darfour Occidental à ce jour", commente-il.

Ce n’est pas évident, car Al-Geneina accueille aussi des réfugiés éthiopiens du Tigray [plus de 60 000 réfugiés selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) de l’ONU, NDLR] et les centres d'hébergement sont très encombrés. D’autres déplacés internes ont aussi été répartis sur des camps du district.

Nos équipes sont entraînées à intervenir après les catastrophes humanitaires qui peuvent être particulièrement sanglantes au Darfour depuis des années .Ces attaques meurtrières sont étroitement liées au passé tumultueux entre les tribus habitant le Darfour, nous appelons régulièrement les différentes parties de la région à respecter les accords de paix.

Depuis dimanche 24 janvier, les tensions se sont relativement calmées, mais la situation peut s’embraser à tout moment, nous restons très prudents.

Vingt-neuf incidents de violences inter-communautaires recensés en six mois

Dans un rapport alarmant publié le lendemain de l’attaque sur le camp de Krindek, le Bureau des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) note que les incidents de violences inter-communautaires au Darfour ont augmenté de 87% durant la seconde moitié de l’année 2020, en comparaison à 2019.

Le gouvernement fédéral soudanais devra faire face seul à cette montée inquiétante de violences, après la fin officielle du mandat, le 1er janvier 2021, de la Mission conjointe des Nations unies et de l'Union africaine au Darfour (Unamid), qui assurait la protection des civils, soutenait le processus de paix et facilitait la distribution d’aides humanitaires au Soudan.