Côte d’Ivoire : à Abidjan, un quartier étouffe sous la poussière de clinker des cimenteries voisines

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Des bâtiments, des arbres, mais aussi les vêtements et la peau des habitants, recouverts quotidiennement de poussière. Un voile blanc et épais s’est abattu depuis plusieurs mois sur un quartier mitoyen de cimenteries à Treichville, une des communes d’Abidjan. Des associations locales ont alerté la rédaction des Observateurs, craignant une explosion de la pollution dans leur environnement et des problèmes de santé.

À Treichville, c’est plus précisément dans le quartier France-Amérique que plusieurs de nos Observateurs nous ont contactés. L’un d’entre eux, Adama Keita, président de l’ONG My Own Business à Treichville, a notamment recueilli plusieurs plaintes venant de riverains qui affirment que l’activité des cimenteries dans cette zone portuaire s’est amplifiée ces derniers mois, leur causant de vives inquiétudes.

Ce dernier nous a transmis ces vidéos où il interroge des passants du quartier.

“On a du mal à respirer”

Je vis à environ 500 mètres de la cimenterie. Je suis moins impacté que le reste du quartier "France-Amérique". Mais quand je suis allé sur le boulevard de Marseille, juste à côté de la zone portuaire, j’ai constaté que les gens sont sans défense. Ils ne savent pas quoi faire pour que la pollution cesse. Et c’est vrai qu’on a du mal à respirer.

Ce voile de poussière est partout : sur les voitures, sur les bâtiments. Certains riverains m’ont dit que le matin, le linge qui sèche dehors devient ciment. Ils vivent au quotidien dans ces particules de poussière. Les arbres du quartier sont également recouverts de poussière de ciment. J’ai rencontré [fin janvier, NDLR] un jeune homme dans la rue qui avait de la poussière sur ses vêtements et même sur sa peau, car il reste toute la journée dehors.

J’ai envoyé des courriers au ministère de l’Environnement et au maire de Treichville, mais, jusque-là, je n’ai pas obtenu de réponse. On se sent un peu abandonnés.

“Dans la zone, il y a le port de pêche, et même le CHU”

La rédaction des Observateurs de France 24 a pu s’entretenir avec plusieurs habitants de la zone, et notamment des représentants d’associations de la jeunesse de Treichville.

La responsable de la situation selon eux : une cimenterie en particulier, celle de CIM IVOIRE SA du groupe Cim Metal, installée dans la zone du port de Treichville depuis novembre 2018. Près de 2 000 riverains ont ainsi signé une pétition transmise au ministère de l’Environnement début 2019, et depuis le mois de janvier 2021, plusieurs publications sur les réseaux sociaux accusent cette cimenterie d’être responsable de la dégradation de la situation, et de la présence accrue de “poussière”.

Plusieurs internautes ont pris par à une campagne visant cette cimenterie sur les réseaux sociaux ou ont partagé des photos montrant ce qu’ils présentent comme des émanations de poussière venant de cette cimenterie.

L'un des représentants de ces associations locales, sous couvert d’anonymat par peur de représailles, explique :

Nous, ce que nous voyons au quotidien, ce sont des particules de poussière qui viennent des silos et qui semblent sortir directement de la dernière cimenterie installée en 2018 près du boulevard de Marseille. Les courriers et les pétitions des riverains visent à faire remonter des problèmes de santé [les documents évoquent des cas de bronchites à répétition, de rhinites ou d’allergies, NDLR], mais rien n’a changé.

Nous sommes inquiets, parce que dans la zone, il y a le port de pêche à une centaine de mètres, l'Institut national de l’hygiène publique à moins de 300 mètres et même le Centre hospitalier universitaire à 500 mètres. On demande à ce que la dernière cimenterie soit démantelée et installée ailleurs, par exemple sur l’île Boulay [qui fait face à Treichville, NDLR].

“On encourage les autres cimenteries à avoir les mêmes équipements que nous”

Du côté de CIM Ivoire, on tente pourtant de faire bonne figure. Des journées portes ouvertes ont été organisées le 11 février dans le but d’expliquer aux riverains comment la cimenterie tente de minimiser l’émanation de poussière.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Essam Daoud, directeur général de CIM Ivoire, estime que sa société fait le nécessaire :

Lors de notre installation en 2018, nous avons été soumis à des normes beaucoup plus contraignantes [que par le passé], et avons opté pour des équipements de pointe, fonctionnant en circuit fermé pour éviter les émissions de poussière. Récemment , nous avons reçu une délégation de riverains de la cité du port qui a pu visiter notre usine en état de fonctionnement avec le broyeur en marche. Ils ont pu se rendre compte par eux-mêmes qu’il n’y avait pas d’émission de pollution venant de l’unité de production.

Aujourd’hui, tout ce que nous pouvons dire, c’est que la poussière de clinker provient principalement de la manutention au niveau du port par dispersion à cause du vent. Un autre défi, c’est d’encourager les autres cimenteries [plus anciennes] à avoir les mêmes équipements que nous.

Dès 2015, un niveau alarmant de particules fines

La situation est en réalité loin d’être nouvelle à Treichville : un rapport avait évalué dès 2015 la qualité de l’air en analysant les particules en suspension présentes dans la zone portuaire. Ces dernières étaient jusqu’à quatre fois supérieure à la norme minimale recommandée par l’OMS, soit 50 microns par mètre cube.

Contacté à ce sujet, le ministère de l’Environnement confirme être au courant de la situation, et avoir confié l’évaluation de la situation au Centre ivoirien antipollution (Ciapol). Son directeur, le Colonel Martin Niagne Dibi, affirme que de son côté des mises en demeure ont été envoyées à plusieurs acteurs dans la zone et que trois problèmes urgents ont été identifiés :

Le problème est loin d’être nouveau, mais il s’est amplifié, car l’activité a été multipliée du fait des nombreux chantiers à Abidjan nécessitant du ciment… La situation n’est donc pas liée à une cimenterie en particulier, mais à un ensemble de facteurs.

D’abord, les camions qui transportent les matériaux vers d’autres cimenteries sont souvent insuffisamment bâchés, et donc il n’est pas rare que des poussières de clinker en sortent. Les infrastructures routières au niveau du port sont mauvaises avec notamment des nids de poule qui font que des camions perdent parfois un peu de marchandise. Elles doivent être rénovées.

Sur le port, des silos ont été installés par Sea Invest, exploitant du terminal minéralier, dans lesquels doit être entreposé le clinker amené par bateaux, de sorte à éviter les émissions de poussière.

Le Colonel Martin Niagne Dibi poursuit :

“Une des cimenteries dans la zone [la Société des ciments d'Abidjan] n’est pas encore raccordée à un silo principal qui se trouve au niveau du port. Ce dispositif de silo permet d’acheminer le clinker par des raccordements directs aux cimenteries, et leur évite d’aller récupérer la marchandise manuellement.

Enfin, le principal problème se situe au niveau du déchargement au port. La trémie principale, c'est-à-dire l’entonnoir où est déchargé le clinker, n’est pas couverte 24 heures sur 24, et le système d’aspiration permettant d’en extraire la matière ne plonge pas suffisamment en profondeur. Tant qu’il n’y aura pas un aspirateur de plus grande capacité au niveau du quai minéralier, les problèmes perdureront.”

Des parties prenantes qui se renvoient la balle sur les responsabilités

Le rapport du Ciapol insiste en particulier sur l’entreprise Sea Invest, gestionnaire du quai minéralier, chargé de limiter les émissions de poussière lors des déchargements et du stockage du clinker. Son directeur général Anthony Arcidiaco a contacté notre rédaction pour mettre en avant les investissements réalisés dans un port “dépourvu d’infrastructures à [l’]arrivée [de l’entreprise] en 2008”.

Actuellement, nous disposons d’un système capable d’aspirer 55 000 mètres cubes par heure au niveau de la trémie. D’ici à mai 2021, nous en déploierons un nouveau qui pourra aspirer jusqu’à 102 000 mètres cubes par heure. Par ailleurs, nous perfectionnons l’équipement pour l’arrosage et le brossage des quais, ainsi que la formation des opérateurs de grue et des personnes responsables du bâchage des camions.

Techniquement, nous faisons tout pour assurer notre part et éviter l’émanation de poussière. Mais l’autre sujet, c’est la qualité du clinker : certains clinkers importés ont un pourcentage de matière fine plus important. Même avec les meilleurs systèmes de filtration qui existent, c’est difficile de limiter l’émanation de poussière”.

Dans cette vidéo transmise par un riverain du port de Treichville, une opération de déchargement de clinker. De la poussière s'échappe de la trémie.

Du côté de LafargeHolcim, autre cimenterie opérant dans la zone, on essaie également de mettre en avant les investissements réalisés. Dans un e-mail adressé à la rédaction des Observateurs de France 24, l'entreprise précise :

Nous avons investi plus de 15 milliards de francs CFA (soit un peu plus de 22,8 millions d'euros] ces deux dernières années, dans la construction d’un silo clinker directement connecté au quai minéralier du port, et qui réduira de près de près de 70 % le trafic des camions affectés au transport de la matière première. La construction du silo est aujourd’hui achevée et les premiers essais de mise en service ont commencé en janvier 2021. Nous pensons que ce silo sera pleinement opérationnel en mai 2021.

En 2017, LafargeHolcim a réalisé une évaluation d’impact sur les droits de l’Homme de son activité à Abidjan, y incluant l'impact potentiel des émissions de poussière. Dans le cadre de cette évaluation, LafargeHolcim s'est entretenu avec plus de 94 parties prenantes (représentants de la communauté, employés, travailleurs contractuels, autorités locales, ONG, etc.). [...] Les conclusions de cette évaluation sont suivies et mises à jour régulièrement, avec un plan d'action dédié.

La Société des ciments d’Abidjan ne s’est pour l’heure pas exprimée sur la question, et notamment sur la mise au norme de son système de connexion au port minéralier. Elle n’avait pas répondu à la rédaction des Observateurs de France 24 à la publication de cet article.

Malgré tous ces éléments, notre Observateur Adama Keita constate, trois mois après avoir rencontré les riverains des cimenteries, que la situation ne s’améliore pas :

Ces journées portes ouvertes et ces communications positives sont à saluer. Mais malheureusement, on a le sentiment que les autorités essaient de noyer le poisson, et nous ne sommes pas particulièrement rassurés, car nous constatons qu’il y a toujours autant de poussière. La municipalité a affirmé avoir mis en place un “comité de veille” mais nous n’y avons pas été associés jusqu’ici, malgré nos alertes.