Burn out militant : quand les féministes, épuisées et sous pression, craquent

Wassila Djellouli
·Journaliste lifestyle
·9 min de lecture

En cette journée d'anniversaire du Mouvement de libération des femmes, nous avons souhaité mettre le projecteur sur l'épuisement auquel la plupart des militantes féministes font face. Une façon de prendre conscience de l'exigence de leur lutte et de la violence de leur quotidien.

Crédit Getty
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24 juin 2019 . Anaïs Bourdet, créatrice du Tumblr Paye Ta Schnek recensant les récits glaçants de femmes harcelées dans la rue, abdique. Sur Instagram et Twitter, elle explique avoir été agressée par un homme dans la nuit. Un coup de grâce pour celle qui saturait déjà de recevoir de (trop) nombreux témoignages. Dans son message déchirant, la jeune femme se dit “épuisée” à cause de la “colère accumulée depuis presque 7 ans”. On devine aussi un profond découragement, chez celle qui malgré tous ses efforts n'a “pas réussi à observer le moindre recul” des inégalités et de la violence faite aux femmes. Sous le hashtag #payetonburnoutmilitant, la parole se libère alors.

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À la colère et la fatigue partagées par beaucoup, certaines féministes avancent d'autres explications, comme le cyberharcèlement, le manque de moyens financiers des associations ou le “devoir” de faire sans arrêt de la “pédagogie”.

Quand faire de la pédagogie au quotidien fatigue

C'est ce dernier aspect du militantisme qui a principalement mené Carla au burn out. Cette jeune féministe s'est épuisée à “ toujours se justifier, donner des arguments”, n'obtenant souvent en guise de réponses de la part des hommes que des "On n’est pas tous comme ça". En plus de ce “not-all-men “, Servane, vice-présidente d'une association féministe, explique elle être régulièrement confrontée aux messages haineux de masculinistes et au “mansplaining”, soit la tendance de certains hommes à expliquer à une femme quelque chose qu'elle sait déjà. Mais les critiques peuvent aussi venir de femmes, parfois au sein-même du réseau militant, où Servane observe “beaucoup de divergences, de propos haineux et de débats violents”.

Si je ne dis rien, j'en suis malade, j'ai très mal au ventre, ou je vais tergiverser dans ma tête en me disant ‘j'aurais dû lui dire ça’

Et les choses ne se passent pas toujours mieux dans la sphère privée, avec les (très) proches. “En soirée je suis vue comme celle qui casse l'ambiance, mais c'est parce qu'on me sort parfois des énormités”, explique cette maman de 4 enfants. Loin de laisser dire, Servane se fait un devoir d'expliciter ses positions, même lorsqu'elle est très fatiguée. “Si je ne dis rien, j'en suis malade, j'ai très mal au ventre, ou je vais tergiverser dans ma tête en me disant ‘j'aurais dû lui dire ça’”. Si la quadragénaire est parfois épuisée, c'est aussi parce que son combat ne s'arrête pas à la lutte pour l'égalité hommes-femmes. Celle qui se décrit comme une militante féministe intersectionnelle et inclusive, estime qu'on ne peut pas défendre les femmes sans combattre d'autres inégalités. "L'oppression des femmes est liée au racisme, à l'homophobie, la transphobie, au validisme, à l'âgisme, aux violences faites aux enfants etc. Pareil pour l'écologie et l'anti-spécisme : les femmes sont comparées à un bout de viande et le rapport de domination sur l'animal est très proche de celui exercé sur les femmes. Alors on ne peut pas combattre l'un sans combattre l'autre”. Et la frustration de constater au quotidien cette montagne “de choses à déconstruire “, entraîne incontestablement chez elle un état de fatigue latent.

De la difficulté de lever le pied

S'ajoutent à cela l'organisation de nombreux événements, et le travail de communication sur les réseaux sociaux de son association, très chronophage et exigeant. “On doit souvent communiquer dans l'urgence. Mais il faut toujours faire attention à la manière de dire les choses, car on parle au nom de l'association, et que l'on peut se faire attaquer de toutes parts”. Cette pression du mot juste, Servane la ressent aussi lorsqu'elle s'exprime dans les médias. “Il faut savoir bien répondre, être percutante sans être agressive dans un temps imparti, ne pas oublier de citer les partenaires etc”. En bref, être tout le temps très concentrée et quasi-exemplaire. Un aspect désagréable du militantisme contre lequel Fiona Schmidt, journaliste féministe et auteure de Lâchez-nous l'utérus ! se bat. "Je revendique le droit à la progression, à l’imperfection, aux tâtonnements, aux contradictions, aux nuances, au recul, à l’ignorance et même, à l’indifférence. Je n’ai pas d’avis sur tout, tout le temps. Parfois je préfère boire un coup que changer le monde”, peut-on lire sur sa publication Instagram datée d'il y a quelques semaines.

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Difficile pourtant pour beaucoup de militantes féministes de profiter avec insouciance de moments de détente, tant elles sont sollicitées. “Il y a quelques jours, on a reçu un message d'une femme en détresse. J'ai dit à mes camarades 'on n'attend pas d'être rentrées de vacances pour répondre, il faut l'appeler, lui dire qu'on la croit, qu'elle n'est plus seule'“, raconte Servane qui avoue ne jamais s'autoriser à lever complètement le pied. Car le spectre de la culpabilité n'est jamais loin. Que ressentiraient en effet ces femmes si elles se heurtaient à un mur, elles qui sont souvent réduites au silence ? Vers qui pourraient-elles se tourner si même les associations féministes ne leur venaient pas en aide ?

Être une féministe qui se protège

Pour faire face à cette pression énorme, Caroline de Haas du collectif #NousToutes a partagé via un thread sur Twitter quelques conseils. Comme faire la distinction entre ce qui relève de sa responsabilité de militante, et ce qui n'en relève pas. Ou de se donner le droit de ne pas recueillir la parole de victimes lorsqu'on ne va pas bien. Servane avoue de son côté ne plus lire actuellement les messages échangés dans le groupe Messenger regroupant les militantes de son association. “On a besoin de se parler entre nous, c'est enrichissant, mais ça peut être aussi cause de burn out. Quand je suis touchée par un fait d'actualité, je n'ai pas toujours envie d'en discuter pendant des heures et me polluer en permanence avec moult tergiversations”.

J'ai des problèmes digestifs qui s'aggravent avec la fatigue et le stress, et j'ai perdu 10kg...

Mais toutes ces précautions n'empêchent pas certaines féministes, comme Carla, d'être victimes d'un burn out, à la "simple” constatation d'injustices récurrentes : “J'en ai marre de l'humour sexiste […] des inégalités salariales, d'être vue comme une castratrice car je gagne plus que mon homme, d'entendre des réflexions qui veulent déjà mettre ma fille dans une case, ou des docteurs me dire que je dois apprendre à vivre avec mes règles douloureuses... “.

Après s'être longtemps exprimée de toutes parts à ce sujet, Carla s'est résolue au silence, sur les réseaux sociaux comme dans la vie réelle. “Je suis obligée finalement de tout garder pour moi. En parler ne change rien autour de moi et ouvre la porte à d'autres frustrations”. Ses luttes incessantes, qui ont eu selon ses dires l'effet de coups d'épée dans l'eau, lui en ont coûté sa santé émotionnelle et physique : "j'ai des problèmes digestifs qui s'aggravent avec la fatigue et le stress, et j'ai perdu 10kg...”. Peut-être aura-t-elle cependant comme beaucoup d'autres féministes engagées le “militantisme qui démange”. Peu de temps après la révélation de son burn out, et l'arrêt de Paye Ta Schnek, Anaïs Bourdet a elle choisi de reprendre la lutte sous un angle bien différent. “SIS SIS ~ la famille” , son nouveau compte Instagram, ne recense plus les récits de harcèlements de rue, mais les belles histoires de solidarité entre femmes.

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