Budget pour l’école : une augmentation sans précédent ?

L’école va-t-elle bénéficier d’une augmentation de moyens sans précédent ? C’est du moins ce qu’a déclaré Gabriel Attal, le ministre du Budget, dans un entretien paru dans le quotidien Les Echos le 8 août, qualifiant d’historique la hausse de « 3,6 milliards d’euros » : « L’engagement du Président de la République de poursuivre la revalorisation sera tenue et aucun enseignant n’entrera dans la carrière avec moins de 2000 euros ».

Effectivement, on trouve dans le texte de cadrage budgétaire arbitré par Matignon et envoyé par Bercy aux différents ministères et au Parlement la mention qu’il sera attribué à l’enseignement scolaire (au primaire et au secondaire) 60,2 milliards d’euros pour 2023 contre 56,6 milliards d’euros pour 2022. Et il est écrit que « le Gouvernement a fait de l’éducation l’une des priorités du nouveau quinquennat. Dans les premier et second degrés, l’ambition de renforcer l’attractivité du métier d’enseignant conduit à un rehaussement de 3,6 milliards d’euros des crédits du ministère de l’Éducation nationale, permettant de poursuivre et d’amplifier la revalorisation des rémunérations des personnels enseignants dès la rentrée 2023 et d’engager l’accompagnement du Pacte pour les enseignants ».

Ce type d’augmentation est rare. Cette hausse de 3,6 milliards d’euros est « nominalement » sans précédent. Elle représente en pourcentage une augmentation de 6,4 %.

Il ne faudrait cependant pas oublier que, pour le budget de 2017, il avait été décidé sous le ministère de Najat Vallaud-Belkacem (durant la présidence de François Hollande) une augmentation du budget destiné à l’enseignement scolaire de 3 milliards d’euros, alors que l’inflation était seulement de 1 % et qu’elle atteint actuellement environ 6 % en rythme annuel.

Puisqu’il a été question d’« une hausse historique », on peut aussi et surtout invoquer le net précédent survenu au début du second septennat de François Mitterrand, durant les années 1990-1992. La part de la dépense intérieure d’éducation dans le PIB est alors passée en trois ans de 6,6 % à 7,6 % (soit une augmentation de plus de 0,3 % chaque année). Actuellement l’estimation du produit intérieur brut est de l’ordre de 2400 milliards d’euros. L’augmentation de 3,6 milliards d’euros ne représente donc que 0,15 % du PIB actuel et pour une seule année. L’engagement sur une année est deux fois moindre ; et comme l’augmentation a été effective sur trois années consécutives et cumulées, elle a été au début du deuxième septennat de François Mitterrand six fois supérieure à ce qui a été annoncé comme une « hausse historique » pour l’année 2023.

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La comparaison est d’autant plus opportune qu’il y a eu alors un débat assez proche de ce qui est par ailleurs en jeu actuellement dans la façon de répartir les ressources de cette augmentation des moyens financiers mis à disposition.

Revalorisation du métier enseignant

Le ministre actuel de l’Éducation nationale Pap Ndiaye a rappelé sur France Inter le 7 juillet dernier qu’« il faut penser la hausse des rémunérations en deux parties. Une hausse inconditionnelle […] et une partie qui sera liée à de nouvelles missions dans le cadre de l’école du futur, dans le cadre des projets pédagogiques, offrant plus d’autonomie aux établissements ». Durant la campagne de l’élection présidentielle, Emmnanuel Macron avait déjà dûment évoqué cette hausse des rémunérations en deux parties.

En lançant en 1989 le processus de revalorisation des enseignants, le ministre de l’Éducation nationale Lionel Jospin avait pris certes le soin de ne pas employer le terme « mérite », mais nombre d’enseignants – notamment du secondaire – l’ont perçu « entre les lignes », même s’il s’en est défendu : « les indemnités sont destinées à rétribuer les tâches qui sont d’ores et déjà assumées, mais gratuitement, par les enseignants. Réparer des injustices, ce n’est pas inventer le mérite ».

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Dans le primaire, selon le journaliste du Monde Philippe Bernard, « en annonçant l’instauration de primes et d’un système de carrière hiérarchisé dans les écoles, alors que la profession attendait des augmentations uniformes et substantielles, le ministre a heurté le corps des instituteurs toujours fier de son unité » (Le Monde du 3 février 1989). Les slogans affichés sont significatifs de tout un état d’esprit : « Nous sommes tous méritants ! Salaire unique ! 1500 francs pour tous ! » Une délégation supporte trois mannequins représentant les trois grades que souhaite instaurer le ministre : « Lionel, je t’aime » assure le mieux noté. Le second porte l’étiquette : « Peut mieux faire », tandis que le maître de base sans promotion implore « Lionel, aime-moi ! »

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Des journées d’action (grèves ou manifestations) ont lieu aussi bien dans le primaire que dans le secondaire, et la mobilisation est forte.

Le 8 mars, le Premier ministre Michel Rocard et le ministre de l’Éducation nationale Lionel Jospin participent en duo à une émission commune sur Antenne 2, FR3 et Radio France. Michel Rocard souligne que l’engagement budgétaire de son gouvernement dépasse d’ores et déjà la promesse électorale de François Mitterrand, mais qu’il est aussi impossible de rattraper d’un seul coup un pouvoir d’achat qui se dégrade depuis trente-cinq ans. Lionel Jospin répète que l’attribution sélective d’indemnités « n’obéit pas à une philosophie », et surtout pas à un quelconque « mérite ». Michel Rocard surenchérit : « Je récuse la référence à une évaluation du mérite individuel, lié à une hiérarchie. Il s’agit de trouver des moyens d’évaluation du service rendu par l’institution scolaire à la société tout entière, non pas d’établir une compétition sauvage entre individus. L’évaluation devra se faire suivant des critères négociés avec les syndicats »

Précédents historiques

Finalement, c’est une revalorisation pour l’essentiel sans condition qui a eu lieu. Et elle a été substantielle, « historique » aux dires mêmes des différents protagonistes. Selon Philippe Bernard « pour l’essentiel, Lionel Jospin a maintenu la copie qui avait fait frémir d’espoir le SNI et le SNES (FEN) voici une semaine, en reculant sur la mise en œuvre de certaines indemnités et de l’avancement au mérite (jugés inégalitaires) pour donner un peu à tout le monde : 500 francs en moyenne » (Le Monde du 30 mars 1989).

In fine « l’avancée ‘porteuse d’avenir’ saluée par la secrétaire générale du SNES – Monique Vuaillat – a bel et bien le goût d’une victoire sonnante et trébuchante. On se rappelle que Michel Rocard, voici moins de trois mois, affirmait que la revalorisation se ferait essentiellement par des indemnités et non par des promotions indiciaires pour le ‘stock’ des enseignants et l’on mesure le chemin parcouru depuis lors » (Le Monde du 23 mars 1989)

On l’a vu, le projet actuel est une « revalorisation en deux parties ». Le chef de l’État Emmanuel Macron nouvellement réélu y tient, et cela a été réaffirmé aussi bien par le ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye que dans la note explicitant l’effort budgétaire annoncé : « dans les premier et second degrés, l’ambition de renforcer l’attractivité du métier d’enseignant conduit à un rehaussement de 3,6 milliards d’euros des crédits du ministère de l’Éducation nationale, permettant de poursuivre et d’amplifier la revalorisation des rémunérations des personnels enseignants dès la rentrée 2023 et d’engager l’accompagnement du Pacte pour les enseignants ».

Au regard des comparaisons historiques effectuées, on se demande comment il serait possible qu’il y ait la « hausse historique » évoquée sans un effort financier plus élevé chaque année, et répété de façon cumulative durant plusieurs années pour permettre une revalorisation au moins à la hauteur de celle du début du second septennat de François Mitterrand, surtout en pleine inflation et avec l’objectif maintenu d’une « revalorisation en deux parties ».

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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