Bruno Le Maire a-t-il raison de dire que le lobby nucléaire "n'existe pas"?

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Défendant la décision de construire de nouvelles centrales dans l'Hexagone, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire a assuré que le lobby du nucléaire "n'existait pas", provoquant les protestations d'élus écologistes. A Paris comme à Bruxelles, des organisations et entreprises défendent bel et bien les intérêts de la filière auprès des pouvoirs publics, un mode d'action mal vu en France mais adopté par de nombreux autres secteurs industriels et par des ONG.

En annonçant le 9 novembre la construction de nouvelles centrales nucléaires en France, Emmanuel Macron a créé la surprise et provoqué une nouvelle poussée de fièvre sur un sujet brûlant. Aux arguments du gouvernement vantant une énergie sûre et décarbonée, les écologistes ont répondu en alertant sur les risques et le coût qui seraient liés à l'atome.

Dans un registre plus politique, le candidat EELV à la présidentielle Yannick Jadot a vu dans cette annonce une nouvelle preuve que le chef de l'Etat serait "l'homme des lobbies" et un "agent du nucléaire".

Invité le 10 novembre sur France Inter, le ministre de l'Economie a répliqué en dénonçant un langage "daté" et des accusations relevant de la "vieille politique". Surtout, sur le fond, Bruno Le Maire a récusé que le lobby nucléaire ait pu influer sur cette décision pour la simple et bonne raison qu'il n'existerait pas.

"Le lobby nucléaire n'existe pas, a tranché le ministre. Vous avez des représentants de la filière nucléaire qui, je le rappelle, représente des centaines de milliers d'ouvriers, de salariés, d’ingénieurs. C'est eux les lobbys? C'est les ouvriers qui travaillent dans les centrales nucléaires? C'est les chaudronniers ? C'est les soudeurs ?", a-t-il tempêté, ajoutant : "Le nucléaire ce n'est pas un lobby, c'est un savoir-faire français".

Aussitôt raillée par les élus écologistes, cette déclaration ne cadre pas totalement avec la réalité, selon l'enquête menée par l'AFP. A Paris et Bruxelles, des entreprises et des organisations mènent bien des activités de lobbying ou de "plaidoyer" pour défendre et promouvoir cette énergie auprès des pouvoirs publics et combattre des orientations qui lui seraient défavorables.

Ce mode d'action ne lui est toutefois pas propre: de nombreux autres secteurs d'activités --dont les énergies renouvelables-- mais aussi des ONG comme Greenpeace sont également engagés dans ce type d'actions auprès des décideurs même s'ils ne disposent pas tous des mêmes armes et de la même influence.

Mauvaise image

Généralisé dans le monde anglo-saxon, le lobbying n'a pas bonne presse en France où ce terme évoque souvent des influences occultes qui léseraient le citoyen au profit d'intérêts particuliers. "La France reste encore très imprégnée de la théorie de Rousseau selon laquelle l'intérêt général n'est pas la somme des intérêts particuliers et s'opposerait même aux intérêts privés", analyse Viviane de Beaufort, professeure à l'Essec et autrice de plusieurs ouvrages sur le lobbying.

"Tout est dans la définition du mot lobby", observe Alain Beltran, directeur de recherche au CNRS et historien de l'énergie. "Aux Etats-Unis, ce sont des gens qui attendaient dans les vestibules des hôtels, les +lobbies+, pour faire valoir leurs intérêts auprès des décideurs. En France, c'est un mot péjoratif qui désignerait la tentative d'obtenir par tous les moyens des avantages".

Confronté à la réalité du lobbying et dans l'espoir de prévenir les conflits d'intérêts, le législateur français a, pour la première fois en 2016, défini dans la loi "Sapin II" les organismes qui peuvent mener cette activité et a poussé à la transparence en mettant sur pied un "répertoire national unique" où doivent figurer les "représentants d'intérêts" et une partie de leurs activités. Plus imprégnée par la culture anglo-saxonne, la Commission européenne avait ouvert un registre similaire mais, plus détaillé, dès 2011.

Lobbying assumé à Bruxelles...

Au niveau européen, plusieurs structures faisant la promotion de l'énergie nucléaire sont répertoriées et la plus représentative d'entre elles n'hésite d'ailleurs pas à assumer son activité de lobbying.

"Bien sûr que nous en faisons, indique à l'AFP Jessica Johnson, porte-parole de Foratom, une structure qui représente les groupements d'industries du nucléaire de 15 pays. Pour une raison ou pour une autre, certaines associations préfèrent dire +plaidoyer+ plutôt que lobbying mais ce sont différents mots qui désignent la même chose: nous sommes en contact avec la Commission, le Parlement et les Etats membres".

Son but: fournir aux décideurs les "éléments techniques et scientifiques" sur les vertus de l'énergie nucléaire, dans le cadre d'une activité qui représente "une part importante de la prise de décision politique", assure-t-elle. Sa structure emploie à cette tâche quatre personnes à temps plein et y consacre entre 300.000 et 400.000 euros par an, selon le registre officiel européen. D'autres secteurs industriels, notamment le gaz, sont toutefois bien davantage représentés à Bruxelles, selon les données officielles.

Des acteurs opposés à l'atome, tels que Greenpeace, sont eux aussi engagés dans ce jeu d'influence. L'ONG emploie ainsi huit salariés à plein temps et dépense annuellement entre 500.000 à 600.000 euros pour une série d'actions de lobbying qui incluent notamment la promotion d'alternatives au nucléaire, selon les données du registre.

"La force du lobby nucléaire ne tient pas seulement à ses moyens mais vient surtout des soutiens dont il bénéfice de la part des Etats, des agences para-publiques et de sa légitimité qui s'appuie sur l'idée que le nucléaire, technologie très complexe, serait une affaire d'experts", commente Paul Schreiber, chargé de mission à l'ONG Reclaim Finance et coauteur d'un rapport sur le lobby nucléaire et gazier à Bruxelles.

Foratom est, du reste, loin d'être le seul acteur de la filière nucléaire recensé dans le répertoire des lobbyistes européens. EDF, qui exploite les 56 réacteurs nucléaires français et exporte sa technologie à l'étranger, emploie 9 salariés à plein temps en charge de la promotion des intérêts du groupe, qui est également présent dans les énergies renouvelables et l'hydraulique. Le budget alloué par le géant français aux actions de lobbying européen est de 2 à 2,25 millions d'euros par an, toujours selon le registre européen.

La filière a fort à faire en ce moment à Bruxelles où la Commission met la dernière main à son projet de "taxonomie verte" qui vise à définir quelles énergies sont vertueuses pour le climat et l'environnement. Une âpre bataille, aux confins du politique et de la science, fait actuellement rage pour savoir si le nucléaire pourra bénéficier de ce label, qui lui ouvrirait l'accès à la finance verte et lui donnerait un avantage compétitif. Le verdict, guetté avec fébrilité à Paris, doit être rendu d'ici à la fin de l'année.

...et plus timide à Paris

Epousant la méfiance hexagonale envers le lobbying, les deux structures représentant la filière en France récusent ce terme, qu'elles jugent à la fois péjoratif et trompeur sur une énergie, qui générait en 2019 plus de 70% de la production d'électricité du pays.

Capture d'écran du site d'EDF.

"Dans notre raison d’être, il y a la promotion des industriels de la filière, ça veut dire donner à voir ce qu'ils font et leur savoir-faire spécifique sur une énergie décarbonée. Il n'y aucun état d’âme à faire de la promotion et on travaille aussi à combattre les idées reçues mais le terme de lobby renvoie à une influence anti-démocratique et des décisions prises sans que la population soit consultée, ce qui n'est pas le cas", affirme à l'AFP Cécile Arbouille, déléguée général du Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire (Gifen), qui réunit 270 entreprises dont les grands "donneurs d'ordre": EDF et sa filiale Framatome, Orano (ex-Areva), le CEA et l'Andra (gestion des déchets radioactifs).

Inscrit au registre français des représentants d'intérêts --et aussi à son équivalent européen--, le Gifen déclare affecter à cette tâche 2 salariés et entre 100.000 et 200.000 euros par an et assure se focaliser sur des sujets "techniques" avec les deux services de l'Etat avec lesquels il est en lien régulier. Le groupement affirme surtout que seul un cinquième de l'activité de ses entreprises adhérentes est en moyenne dédié au nucléaire, ce qui ne "matche pas avec l'idée d'un lobby" entièrement consacré à cette seule industrie.

Second bras de la filière, la Société française de l'énergie nucléaire (Sfen) se définit, elle, comme un simple "think tank" représentant les ingénieurs et scientifiques du nucléaire et récuse elle aussi l'existence en France d'un puissant lobby nucléaire.

"Ces dix dernières années, on ne peut pas vraiment dire que le nucléaire a été favorisé par l'Etat: on eu a la fermeture de Fessenheim (en 2020, ndlr) et la décision de fermer au total 14 réacteurs dans le cadre de la PPE (programmation pluri-annuelle de l'énergie, adoptée en avril 2020, ndlr)", estime sa déléguée générale Valérie Faudon, dont la structure est dirigée par de hauts cadres d'EDF ou d'Orano.

D'après le répertoire officiel, les géants du secteur Orano et EDF -- tous deux publics -- ont également investi en France pour défendre leurs intérêts en 2020: entre 300.000 et 400.000 euros pour le premier et jusqu'à 1,2 million pour le second.

"Le cas français est spécifique parce que l'Etat est présent dans les entreprises du nucléaire français et en est donc un des acteurs principaux", assure Paul Schreiber, de l'ONG Reclaim.

Il en a d'ailleurs toujours été le principal moteur, notamment en 1974 quand a été lancé le plan Messmer, un vaste programme électronucléaire de construction de 13 tranches de 900 mégawatts, qui répondait au choc pétrolier de 1973 et visait à assurer l'indépendance énergétique du pays.

Chantier de la centrale nucléaire de Gravelines (Nord) en janvier 1976. ( AFP / -)

Selon Yannick Jadot, le lobby se confondrait à présent avec l'Etat lui-même du fait de la présence dans les cabinets ministériels d'ingénieurs des Mines "biberonnés au nucléaire", une affirmation qui relève d'une vision "à la limite du complotisme" selon la Sfen.

La complexité du dossier doit, en tout état de cause, conduire à davantage de transparence sur les activités de lobbying de la filière, assure à l'AFP Kévin Gernier, chargé de mission à Transparency International France.

"La loi Sapin II contient beaucoup de failles: on doit donner une fourchette des sommes investies et pas les sommes précises et surtout on ne connaît pas l'identité précise des élus rencontrés, l’objet de la représentation ou la position défendue", estime-t-il. "C'est trop souvent un jeu de devinettes alors qu'il faudrait une cartographie objective des rapports de force pour s'assurer qu'il n'y a pas de distorsion liée à la surreprésentation d'un intérêt par rapport à un autre".

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