Bronchiolite : la « dette immunitaire » est une « théorie non fondée » pour ces scientifiques

Un enfant souffrant de bronchiolite est sous perfusion, le 29 novembre 2003 au service des urgences de l'hôpital Trousseau à Paris. L'un des principaux syndicats de médecins hospitaliers a demandé ce jour une
JEAN AYISSI / AFP Un enfant souffrant de bronchiolite est sous perfusion, le 29 novembre 2003 au service des urgences de l'hôpital Trousseau à Paris. L'un des principaux syndicats de médecins hospitaliers a demandé ce jour une "coordination" entre les hôpitaux et la médecine libérale afin de limiter l'actuel afflux massif vers les urgences hospitalières de patients souffrant de grippe ou bronchiolite. (Photo by JEAN AYISSI / AFP)

SCIENCE - « Pas de base scientifique solide ». La théorie d’une « dette immunitaire » engendrée par la pandémie de Covid-19 qui expliquerait la flambée des hospitalisations de bronchiolite, divise la sphère scientifique. Alors que l’épidémie liée à ce virus pouvant poser des problèmes respiratoires graves chez le nourisson reste à « un niveau très élevé » en France métropolitaine d’après les autorités sanitaires, des épidémiologistes expliquent au HuffPost pourquoi cette apparente corrélation est trop simpliste.

À la suite de l’explosion du nombre de cas de bronchiolite qui saturent les hôpitaux pédiatriques depuis des semaines, certains médecins invoquent en effet « une dette immunitaire » liée aux confinements de 2020 et 2021 et aux gestes barrières (masques, distanciation physique, etc.). Selon eux, à force d’être protégés des agents pathogènes extérieurs, nos organismes seraient devenus plus vulnérables aux autres virus. Parmi lesquels le VRS, qui est le virus responsable d’entre 50 % et 80 % des cas de bronchiolite en France.

Une théorie développée entre autres dans une étude publiée en août 2021 dans la revue Infectious Diseases Now, et qui a été reprise par le ministre de la Santé Olivier Véran le 13 novembre sur le plateau de BFMTV. « On portait le masque pendant 2 ans, on avait une protection, il y a eu une épidémie très faible et moins d’immunisation des petits », a-t-il avancé.

Notre système immunitaire s’est-il « endormi » à cause des confinements ?

Mais « cette hypothèse est non fondée », selon Mircea Sofonea, maître de conférences en épidémiologie et évolution des maladies infectieuses contacté par Le HuffPost. Le scientifique juge qu’il est plutôt « séduisant » de penser le système humanitaire comme un muscle qu’il faudrait entraîner, mais que le mécanisme est en réalité plus complexe.

« Dans l’état des connaissances actuelles sur l’immunité vis-à-vis des virus respiratoires et du VRS, les cellules immunitaires mémoires ou non spécifiques, c’est-à-dire de l’immunité innée, n’ont pas besoin à cette échelle de temps, celle de quelques mois à années (...), de rencontrer d’autres pathogènes pour se maintenir », analyse-t-il. En d’autres termes, la période de confinements serait trop courte pour avoir amoindri l’efficacité de notre réponse immunitaire.

Quand bien même la « dette immunitaire » existerait, « personne n’a vécu depuis avril 2020 dans un environnement totalement aseptique. Les virus, les bactéries, les agents pathogènes nous entourent en permanence sur notre peau, dans notre bol de céréales, dans notre tube digestif », abonde le chercheur.

Morgane Bosmel, virologue spécialiste de l’immunologie des muqueuses, interrogée par Le HuffPost, a un avis plus nuancé. La chercheuse au CNRS à l’Institut Cochin avance qu’ « il y a eu une diminuation très importante des virus respiratoires avec les confinements » et que par conséquent, « désormais le système immunitaire est un peu endormi ». D’ailleurs, elle ajoute que les adultes sont également beaucoup plus susceptibles d’être infectés cette année par le VRS, transmettant ainsi plus facilement le virus aux nourrissons.

Si la chercheuse estime logique que notre système immunitaire se soit affaibli, elle n’établit en revanche pas de corrélation directe entre les confinements depuis avril 2020, et l’épidémie virulente de bronchiolite.

Report des cas de bronchiolite à l’automne

Mais alors, comment expliquer le nombre d’hospitalisations de bronchiolite actuelles, qui atteint des niveaux records depuis plus de 10 ans ? En partie par un report des infections qui n’ont pas eu lieu début 2022 sur cet automne, nous répond Mircea Sofonea. « L’année 2021 a connu deux vagues qui ont permis une immunité collective transitoire » et une « circulation marginale du VRS début 2022 », développe le chercheur. L’immunité après infection de bronchiolite ne durant que quelques mois, les cas seraient donc reportés à cet automne. Certaines « variations interannuelles sont difficiles à expliquer », complète-t-il.

L’immunologiste Sandrine Sarrazin a également évoqué dans les colonnes du Parisien « des facteurs climatiques, environnementaux, les mutations possibles du virus, la circulation active d’autres virus, voire du SARS-CoV-2 » qui pourraient entraîner une augmentation des cas de bronchiolite.

Ainsi, la « dette immunitaire » serait au mieux l’une des « théories » pour expliquer la flambée en cours de l’épidémie. Sur son compte Twitter, l’épidémiologiste Antoine Flahaut n’hésite pas à parler de « paresse intellectuelle » des médecins et pédiatres qui s’engouffrent « sans retenue » dans cette analyse. « Le concept de ’dette immunitaire’ est l’illustration de notre grande ignorance en matière d’immunologie », assène-t-il.

Si le concept divise, les épidémiologistes rappellent l’importance de la vaccination contre la bronchiolite et des gestes barrières. Mircea Sofonea conseille ainsi de restreindre les contacts entre les adultes et les nouveau-nés, mais aussi de porter « systématiquement un masque » en leur présence.

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