Brexit: le Royaume-Uni ouvre une nouvelle page de son histoire, les Britanniques divisés

·6 min de lecture

Le Royaume-Uni coupe définitivement les ponts avec l’UE ce vendredi 1er janvier après quatre ans et demi d’une saga compliquée. Cet épilogue ouvre un nouveau chapitre de l’histoire du pays, confronté à la crise sanitaire du Covid-19. Les Britanniques restent toujours aussi partagés sur le Brexit. Si les « brexiters » se félicitent de retrouver leur souveraineté, les « remainers », eux, expriment leur tristesse.

Avec notre correspondante à Londres, Muriel Delcroix

À 23 h ce jeudi 31 décembre, minuit à Bruxelles, sans la moindre effusion au sein d'une population massivement confinée, le pays a cessé d'appliquer les règles de l'UE, quittant le marché unique et l'union douanière. Après quarante-sept ans d'orageuse intégration européenne et après quatre ans et demi de rebondissements suivant le référendum de 2016, c'est l'aboutissement du Brexit, officiel depuis le 31 janvier mais aux effets repoussés par une période transitoire destinée à amortir le choc.

Dans un éditorial publié dans le Daily Telegraph, le Premier ministre Boris Johnson, grand artisan du Brexit, assure que 2021 sera « une année de changement et d'espoir », vantant l'accord de libre-échange conclu avant Noël avec Bruxelles. « Pour nous, cela signifie la fin des querelles rancunières sur l'Europe qui ont empoisonné notre politique depuis si longtemps, plaide-t-il. Pour nos amis, cela ne veut certainement pas dire qu'ils nous ont perdus, et encore moins notre appétit pour leurs Maseratis ou leur Gewurtztraminer ».

« Notre futur, notre Grande-Bretagne »

Ce 1er janvier au matin à Londres, les quotidiens avaient une approche entre jubilation et abattement. Les quotidiens eurosceptiques célèbrent leur victoire après des décennies passées à dénigrer Bruxelles.

Le tabloïd Daily Express proclame « Notre futur, notre Grande-Bretagne, notre destinée » avec en fond les falaises de Douvres affublées d’un drapeau britannique portant l’inscription « liberté ». « Bienvenue en 2021 avec deux raisons d’espérer un avenir beaucoup plus rayonnant », titre le Daily Telegraph, les « deux raisons » de se réjouir étant le Brexit mais aussi le feu vert donné au vaccin développé par Oxford AstraZeneka.

La lutte contre le Covid-19, dont les ravages redoublent, est en effet l’autre grand sujet de préoccupation et le tabloïd The Sun relègue d’ailleurs l’épilogue du Brexit à un petit encart dans un coin de sa Une et préfère appeler à former une « armée de volontaires » pour accélérer la vaccination du pays.

Les journaux pro-européens, eux, parlent d’un jour de tristesse.

Le Guardian note que le Royaume-Uni quitte l’UE en pleine crise sanitaire et sans fanfare. Son éditorial qualifie le Brexit d'« erreur nationale tragique ». Enfin, The Independent préfère en rire plutôt que d’en pleurer. Alors que la pêche était au cœur des négociations, sa Une transforme les principaux « brexiters » en différentes espèces de poissons. On y reconnaît notamment Boris Johnson caricaturé sous les traits d’une limande, un poisson, note le quotidien, « généralement dépassé par les événements».

Des « brexiters » très partagés

Les Britanniques restent toujours aussi partagés. Les « brexiters » se félicitent globalement de retrouver leur souveraineté. « J’ai toujours pensé depuis les années 1970 qu’on n’aurait jamais dû intégrer le bloc européen, la Communauté économique européenne oui, mais pas l’UE. Je pense que ça a été un désastre et il y a beaucoup d’autres pays qui pensent pareil, donc pas de regrets ! », explique ce retraité londonien rencontré par notre correspondante à Londres, Muriel Delcroix.

Sur le Brexit, « c’est arrivé, il est temps de passer à autre chose maintenant et on verra ce qui arrivera. Chaque secteur professionnel doit faire face à différents défis chaque jour et doit s’adapter pour continuer à aller de l’avant. Je ne connais pas tous les détails de l’accord mais ce qui est fait est fait. Je suis sûr que les pêcheurs vont beaucoup se plaindre mais la pêche est une partie tellement infime de l’économie, je ne comprends pas pourquoi les gens s’agitent autant. Et de toute façon, c’est comme ça, la vie continue ! »

►À lire aussi: Brexit : ce qui change (ou pas) pour le commerce le 1er janvier

Certains « brexiters » regrettent quand même amèrement leur décision comme ce trentenaire londonien, marié à une Française et père d’un petit garçon binational. L’homme a eu du mal à avouer au micro de RFI qu’il avait voté pour le Brexit en 2016. « Je crois que la communication a été très mal faite quand les gens ont voté et je crois que ça a beaucoup divisé les gens. Mais bon, c’est fait », explique-t-il.

Et sur son sentiment à l’heure du divorce avec l’UE ? « Je suis triste, parce qu’on n’avait pas besoin d’en arriver là. Je pense que beaucoup de gens sensés se sont rendus compte que c’était une farce et nous avons voté pour quelque chose qui n’était pas bien défini au départ et le résultat est décevant, surtout pour mon petit garçon mais au moins, ce sera plus facile pour lui parce qu’il a un double passeport. » Le trentenaire se dit inquiet pour les marchés financiers britanniques « qui ont été un acteur important ». « La City perd des employés qui quittent Londres et je pense que c’était un vote extrêmement déroutant dont personne ne comprenait très bien les enjeux », dit-il.

Dans anti-Brexit catastrophés

Les « remainers », ceux qui avaient voté contre le Brexit, sont quant à eux catastrophés. « J’ai voté contre, je déteste le Brexit, la majorité de notre commerce est avec l’UE, c’est une idée stupide de vouloir revenir à un Royaume-Uni des années 1930 ou des années 1960. C’est vivre dans le passé que de penser que nous sommes une nation isolée et souveraine, c’est juste bizarre », estime ce Londonien, au micro de Muriel Delcroix. « Les services et la finance rapportent plus à notre pays que n’importe quel autre secteur. La pêche, c’est quoi ? 0,1% de notre PIB, ce n’est pas important. Je suis tellement, absolument, tout simplement dégoûté de ce pour quoi on a voté. Je voulais vraiment rester en Europe, ça n’a pas de sens. D’ailleurs, je pense que l’Écosse devrait prendre son indépendance et rejoindre l’UE », dit-il.

Il conclut tout de même avec une ironie et un humour so british : « Mais je veux quelque chose de plus extrême : je veux l’indépendance de Londres ! Je voudrais revenir à une ancienne cité-État médiévale, construire un mur autour du périphérique et là, nous renégocierons avec l’Europe ! »

► À lire aussi : Brexit : la Chambre des communes adopte l'accord à une écrasante majorité

Vous pouvez également réécouter notre édition spéciale sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, effective ce 1er janvier :