Breivik se pose en victime de l'isolement carcéral pour justifier sa radicalisation

Pierre-Henry DESHAYES
L'extrémiste norvégien Anders Behring Breivik, lors de son procès en appel, à la prison de Skien, le 18 janvier 2017

Skien (Norvège) (AFP) - Le néo-nazi norvégien Anders Behring Breivik, qui a tué 77 personnes en 2011, a imputé jeudi sa radicalisation en prison à son isolement prolongé, un point central du procès qui l'oppose à l'État norvégien sur ses conditions de détention.

Ces propos ont été interprétés comme "de la pure tactique" visant à obtenir un allègement des restrictions sur ses contacts avec le monde extérieur, notamment avec ses sympathisants d'extrême droite.

"Je suis devenu plus radical. J'étais radical au départ mais ces cinq dernières années, je suis devenu beaucoup plus radical", a affirmé Breivik dans sa déposition au troisième jour de l'examen de l'appel de l'État, condamné l'an dernier pour violation de ses droits.

Le 22 juillet 2011, déguisé en policier, Breivik avait traqué pendant plus d'une heure les participants d'un camp d'été de la Jeunesse travailliste piégés sur l'île d'Utøya et abattu 69 d'entre eux, pour la plupart adolescents. Un peu plus tôt, il avait tué huit autres personnes en faisant exploser une bombe près du siège du gouvernement à Oslo.

L'auteur des attaques les plus sanglantes d'après-guerre sur le sol norvégien a été condamné en août 2012 à une peine de 21 ans de prison susceptible d'être prolongée indéfiniment.

En prison, il jouit de conditions matérielles confortables, disposant de trois cellules dotées de téléviseurs, de jeux vidéo et d'appareils de musculation.

La Norvège a pourtant été condamnée en avril 2016 pour traitement "inhumain" et "dégradant" en violation de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme.

En cause: l'isolement prolongé de Breivik, incarcéré pour des raisons de sécurité à l'écart des autres prisonniers depuis cinq ans et demi.

- "Pure tactique" -

Ce régime de détention rend le détenu "mentalement vulnérable", selon son représentant, Øystein Storrvik, qui réclame notamment pour son client la possibilité de côtoyer d'autres prisonniers.

"Je suis lourdement affecté par l'isolement et la radicalité est peut-être la séquelle la plus grave de mon isolement", a insisté Breivik à la barre.

Ces nouvelles déclarations contrastent avec le portrait brossé la veille par le Procureur général chargé de représenter l?État, Fredrik Sejersted. Il avait décrit un détenu dans "une forme physique et psychologique extraordinaire" qui a même écrit une lettre de remerciement au personnel pénitentiaire l'an dernier.

Le professeur de psychiatrie Ulrik Fredrik Malt y a vu "de la pure tactique". "Si la Cour reconnaît qu'il souffre, elle doit lui accorder plus de contacts avec les autres, et ces autres sont ses sympathisants", a-t-il dit à la radiotélévision NRK.

L'État conteste la notion d'isolement en évoquant les multiples activités qui lui sont proposées, sa correspondance très soutenue et ses nombreuses interactions avec les surveillants, le personnel médical, des pasteurs, ses avocats ou encore un visiteur de prison.

Rapports psychiatriques à l'appui, M. Sejersted a justifié mercredi un régime carcéral strict et le contrôle de ses contacts avec l'extérieur par la dangerosité persistante de Breivik et la nécessité de l'empêcher de tisser un réseau.

- Refus d'exprimer des remords -

L'extrémiste a affirmé jeudi avoir renoncé à instrumentaliser son procès pour chercher à propager son idéologie comme il l'a fait dans le passé au grand dam des proches de ses victimes.

Cela ne l'a pas empêché de faire un salut nazi au premier jour de la procédure et de se présenter comme responsable d'un parti qui n'existe pas.

Malgré les questions insistantes du Procureur général, il a aussi refusé d'exprimer des remords pour les attaques de 2011.

Alors que la Norvège cherche à tourner la page sur ce chapitre douloureux de son histoire, les médias ont été invités à la plus grande retenue. "C'est particulièrement pesant pour bon nombre d'entre nous quand l'auteur des crimes bénéficie de beaucoup d'attention dans les médias", a indiqué sur son site le groupe de soutien aux familles des victimes.

Délocalisée pour des raisons de sécurité dans la prison de Skien (sud) où Breivik est incarcéré, la Cour d'appel d'Oslo doit se prononcer sur un autre point, soulevé par Breivik celui-là.

En avril, la juge avait donné raison à l'État, qui filtre étroitement la correspondance de Breivik afin de l'empêcher de former un réseau capable de perpétrer de nouvelles attaques. Lui estime que cela viole l'article 8 de la Convention des droits de l'homme sur le droit à une vie privée.

Le procès doit durer jusqu'au 18 janvier, avec un jugement attendu en février.

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