Boris Johnson envers et contre tous

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Depuis son élection à la tête du parti conservateur le 23 juillet 2019, le premier ministre britannique Boris Johnson enchaîne les dérapages et les scandales, si bien que sa longévité semble relever de l’exploit. Les révélations de son implication personnelle dans les fêtes organisées dans sa résidence officielle au 10, Downing Street, puis les amendes dont il a dû s’acquitter n’ont pourtant pas eu raison de lui. Malgré sa nette impopularité (69 % d’opinions défavorables contre 24 % selon un sondage YouGov du 2 juin 2022), sa propension à contourner la loi et les institutions en toute impunité et la gronde croissante au sein de son parti, Boris Johnson est resté solidement ancré à son poste.

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Le 6 juin dernier, il a même survécu à la motion de défiance finalement déposée contre lui par les députés les plus exaspérés, malgré les pressions et intimidations qu’ont dû exercer sur eux les « whips » du parti, ces députés spécifiquement chargés de faire régner la discipline de vote au sein du groupe parlementaire.

La fronde des Tories contre leur chef

Il aura fallu quatorze mois depuis les premières révélations, le 16 avril 2021 par le Daily Telegraph, sur des fêtes arrosées organisées dans l’entourage du premier ministre en plein confinement, la démission de plusieurs députés, des élections locales peu favorables aux conservateurs le 6 mai dernier (au cours desquelles ils ont perdu 485 sièges de conseillers municipaux), et un jubilé de platine célébrant les 70 ans de règne d’Elizabeth II pendant duquel le premier ministre s’est fait huer par la foule, pour qu’au minimum une cinquantaine de députés conservateurs se décident à solliciter une motion de censure contre leur dirigeant.

Il faut un seuil de 15 % des 359 députés conservateurs en poste actuellement, soit un minimum de 54 députés qui en font la demande auprès du 1922 Committee, organisation qui réunit les seuls députés conservateurs et forme une entité indépendante de l’équipe dirigeante, pour que ce vote soit organisé. 211 députés, contre 148, ont renouvelé leur confiance au leader conservateur qui restera donc à son poste pendant au moins une année supplémentaire sans qu’il soit possible de déposer une nouvelle motion.

Aussi surprenant que ce résultat puisse paraître compte tenu de la violence des critiques dont le premier ministre britannique fait l’objet dans son pays, le maintien de Boris Johnson était néanmoins prévisible, pour quatre raisons principales.

L’homme fort du Brexit

Premièrement, son arrivée à la tête du parti s’est produite dans des circonstances qui lui ont été particulièrement propices. La conjonction de deux facteurs en particulier a joué en sa faveur : d’un côté, l’impopularité croissante de Theresa May, première ministre de juillet 2017 à juillet 2019, jugée incapable d’aboutir à un accord sur le Brexit dans un Parlement paralysé par les divisions ; et, de l’autre, sa prise du pouvoir fracassante fondée sur une réputation sulfureuse.

L’ancien maire de Londres (2008-2016), qui n’a cessé de multiplier les frasques extra-conjugales (et sans doute aussi les enfants naturels), s’était fait connaître dès les années 1990 comme un journaliste amateur de sensationnalisme et louvoyant souvent avec la vérité, avant de devenir, pendant la campagne du référendum du 23 juin 2016 ce farouche Brexiter prêt à s’opposer à son propre parti (le premier ministre conservateur, David Cameron, ayant défendu le maintien du pays dans l’Union européenne), puis, sous le gouvernement May (2016-2019), ministre des Affaires étrangères désinvolte et peu soucieux des responsabilités qui incombent à sa charge (il quitte d’ailleurs ce poste en 2018).

Son rôle important dans le résultat du référendum de 2016 et les négociations difficiles avec les partenaires européens dans les années suivantes lui permettent de se lancer dans une campagne viriliste et de se positionner comme « l’homme » fort du Brexit face à une première ministre affaiblie par les critiques. En juin 2019, Theresa May démissionne de son poste à la tête du parti conservateur et Boris Johnson lui succède un mois plus tard.

Le triomphe des législatives de décembre 2019

Deuxièmement, Johnson convoque des législatives anticipées pour le 12 décembre 2019, dans le but de consolider sa majorité. Le scrutin se solde par un résultat inespéré pour les Conservateurs : 365 sièges (soit une majorité d’environ 80 sièges par rapport à l’opposition) obtenus grâce à la conquête de circonscriptions dans le Nord de l’Angleterre, historiquement travaillistes mais déterminées à voir leur pays sortir de l’Union européenne et lutter contre l’immigration.

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L’arrivée au pouvoir d’une cinquantaine de nouveaux députés conservateurs qui estiment devoir leur siège et leur carrière à Boris Johnson a en quelque sorte immunisé le dirigeant contre d’éventuelles rébellions au sein de son parti.

La démission d’un de ces députés, élu près de Manchester, Christian Wakeford, pour rejoindre, fait rare, le camp travailliste ainsi que la formation de factions, comme le Northern Research Group, rassemblant ces députés du Nord, et dans le contexte de la pandémie, le Covid Recovery Group, opposé aux restrictions sanitaires, ou encore le Common Sense Group, principalement en lutte contre la culture dite « woke », n’ont eu qu’un effet limité sur un parti disposant d’une forte majorité à la Chambre des Communes et dont le pluralisme a toujours été vu comme le signe de sa vitalité démocratique.

Quand les conservateurs se font dirigistes

Troisièmement, la campagne du parti conservateur en décembre 2019 axée sur un programme dirigiste d’investissement dans les infrastructures, notamment dans le Nord, et destiné à rehausser (« levelling up ») le pouvoir d’achat des Britanniques les moins favorisés, s’est trouvée confortée par la crise sanitaire, qui a contraint le gouvernement à prendre des mesures pour protéger les emplois et améliorer le fonctionnement du système de santé.

Ces mesures ont contribué à masquer temporairement les effets économiques du Brexit et à positionner le parti conservateur à la gauche de l’échiquier politique sur les questions économiques face à une opposition travailliste qui peine à se démarquer.

Même si la cote des travaillistes a considérablement remonté depuis le début de l’année 2022 (les derniers sondages, comme celui de YouGov des 24 et 25 mai 2022, les placent à 8 points devant les conservateurs), l’hégémonie conservatrice dans cette nouvelle configuration du paysage politique a ainsi crypté l’offre politique et permis à Johnson d’occuper une grande partie de l’espace.

Un premier ministre intouchable ?

Enfin, la victoire électorale de décembre 2019 a en quelque sorte sacralisé le mandat de Johnson lui conférant la légitimité d’agir presque sans limite et de s’octroyer, le cas échéant la liberté de contourner la loi et les institutions. La multiplication d’écarts de langage, d’actes désinvoltes, ou pour parler moins pudiquement, d’infractions délibérées, n’a cessé de jalonner son mandat sans qu’il en soit véritablement menacé. L’exemple le plus flagrant reste la prorogation du Parlement c’est-à-dire la décision unilatérale de suspendre la session parlementaire pendant cinq semaines, décidée en août 2019 par Johnson et pourtant jugée illégale par la Cour suprême du Royaume-Uni.

Ce jugement n’a eu que des effets limités sur le premier ministre et a contribué à confirmer au contraire le sentiment général qu’il se plaçait au-dessus des lois. C’est dans ce climat d’impunité systématique que Boris Johnson a pu facilement survivre au scandale du « Partygate » en s’acquittant d’une simple amende et allant même jusqu’à modifier le code de conduite ministériel pour « sauver sa peau ». L’ère Johnson pourrait même ouvrir la voie à une pratique du pouvoir irrévérencieuse et peu déontologique.

Si le premier ministre ressort affaibli de l’épisode de la motion de censure, qui signale l’ampleur d’un mécontentement croissant dans les rangs conservateurs, ce qui pourrait bien aboutir à une défaite des Conservateurs aux prochaines élections législatives théoriquement prévues en décembre 2024, sa victoire conforte néanmoins l’hypothèse de son maintien jusqu’à cette échéance. Certes, le parti a encore les moyens de déposer une nouvelle motion dans un an, mais face un parti travailliste qui reste incapable de se démarquer du programme économique du gouvernement, Boris Johnson, qui a survécu à bien des tempêtes, apparait indestructible.

Depuis la disgrâce de Rishi Sunak, le Chancelier de l’Échiquier (ministre de l’Économie) dont la richissime épouse est fiscalement domiciliée à l’étranger, et malgré la percée de Jeremy Hunt, ancien ministre du gouvernement May, qui avait été son principal rival lors de l’élection pour le poste de leader conservateur en juillet 2019, il ne semble pas y avoir non plus de concurrent suffisamment sérieux pour prendre la relève. L’envoi précoce de troupes britanniques en Europe de l’Est dans le contexte de la guerre en Ukraine semble même avoir redoré le blason du premier ministre, si bien que ses fervents défenseurs, comme l’ancien député européen Daniel Hannan, n’hésitent pas à l’encenser sur les réseaux sociaux et à le sacrer « leader du monde libre », à l’image de Winston Churchill, dont Johnson a écrit une biographie et qui demeure, contre vents et marées, son modèle absolu…

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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