Bolivie : Eva Copa, la jeune élue qui défie Evo Morales

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Comme l’ancien président bolivien, Eva Copa est Aymara, l’un des principaux groupes indigène en Bolivie, et appartient au MAS, le parti dont Evo Morales préside toujours les destinées. Pendant la crise politique de 2019-2020, l'élue de 34 ans a joué un rôle clé à la tête du Sénat. Le 7 mars, elle a rompu avec son mentor en remportant la mairie d’El Alto, l’immense ville champignon qui surplombe La Paz, la capitale bolivienne.

Le 7 mars au soir, Eva Copa a remporté son pari : conquérir haut la main, avec 68,7 % des voix, la mairie d'El Alto, deuxième ville de Bolivie avec 1 million d'habitants et bastion des mouvements sociaux qui ont porté au pouvoir Evo Morales en 2005.

Avec ses lunettes, ses airs timides et sa longue tresse de cheveux, la jeune femme, mère de deux enfants et sénatrice depuis 2015, a défait le candidat investit par le parti dans lequel elle milite depuis toujours, le MAS (Mouvement vers le socialisme). Pendant la campagne électorale, ce dernier l'a accusée de "trahison" et de complicité avec le "coup d'État" qui avait conduit Evo Morales à l'exil en novembre 2019.

Eva versus Evo

Au fil des mois, la confrontation entre le candidat officiel du parti et la rebelle d'El Alto s'est soldée par l'expulsion d'Eva Copa du MAS. Soutenue par le parti "Jallalla" (qui signifie "viva" en langue Aymara), cette dernière a finalement fait campagne contre le parti dont elle était l'une des étoiles montantes. Soutenue par des organisations de femmes indigènes, la nouvelle maire d'El Alto fait désormais figure de rivale ou d'alternative à l'ex-président bolivien qui l'avait écartée en décembre 2020. Son nouveau parti tente d'ailleurs de conquérir, ce dimanche, le poste stratégique de gouverneur du département de La Paz face au candidat soutenu par le MAS, le parti au pouvoir.

Lors de sa campagne, Eva Copa a mis en avant son identité Aymara (le groupe indigène majoritaire dans les Andes boliviennes), la participation des femmes à la vie politique et a célébré les combats politiques menés par le MAS ces vingt dernières années tout en affirmant que "loyauté ne veut pas dire soumission ".

Avant-dernière d'une famille de sept enfants, fille de l'exode rural des paysans de l'Altiplano vers les villes, la travailleuse sociale diplômée de l'université publique d'El Alto (UPEA) devient une figure politique nationale en novembre 2019, en pleine crise politique. Alors qu'Evo Morales, accusé de fraude électorale par l'opposition, et lâché par la police et l'armée, démissionne et quitte la Bolivie, elle est élue à la présidence du Sénat.

Le pays est bord de la guerre civile quand elle dénonce "une transition constitutionnelle forcée", puis un "coup d'État", et finie par signer un accord avec la droite revancharde qui s'est installée à la tête du gouvernement provisoire pour que soient organisées de nouvelles élections présidentielles.

Plusieurs fois repoussées en raison de la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19, ces élections se sont finalement tenues en octobre 2020 et ont permis la victoire écrasante du candidat du MAS, Luis Arce, désigné par Evo Morales.

Pendant la campagne électorale, sur les estrades, Eva Copa rappelait le rôle qu'elle a joué quand le gouvernement provisoire poursuivaient les militants du MAS et réprimaient violemment les manifestations. "Bordel, je veux le dire à ces messieurs : moi j'ai eu le courage de rester ici, je me suis battue pour les nôtres, je ne me suis pas cachée et je ne me suis pas enfuie à l'étranger".

Contre le machisme

La victoire d'Eva Copa à la mairie d'El Alto est riche en symboles, car elle s'est faite contre la volonté de l'ex-président Morales fréquemment accusé d'accaparer le pouvoir et de mépriser les femmes.

Une victoire qui a aussi été rendue possible par la révolution culturelle déclenchée par les présidences successives d'Evo Morales (2005-2019), ce "processus de changement", selon la terminologie officielle, qui a permis à la majorité indigène du pays d'accéder au pouvoir politique.

>> À (re)lire sur France24.com : WEBDOC - Bolivie, les années Evo

Elizabeth Huanca, doctorante à l'université andine Simon Bolivar de Quito (Équateur), identifie pour France 24 trois facteurs qui ont permis l'ascension politique d'Eva Copa : son courage à s'opposer à des candidatures "imposées" par Evo Morales d'abord, son rôle dans la transition politique qui a permis le retour pacifique du MAS à la tête de la Bolivie ensuite, et enfin le choix de son entourage, des intellectuels Aymaras qui ont conçu un projet réaliste de développement de la ville d'El Alto.

Selon l'analyste, Eva Copa symbolise "une rupture avec l'univers politique masculin et machiste d'un caudillo [chef militaire ou politique charismatique dans la culture politique sud-américaine, NDLR] comme Evo Morales et une alternative populiste de gauche".

Elle souligne également l'attrait qu'exerce cette forte personnalité sur les mères d'El Alto qui souhaitent que leurs filles ressemblent à Eva Copa en devenant "des femmes aymara modernes, contemporaines, qui ont une profession, participent à la vie politique, réclament des droits et refusent de se taire".

Une vision moderne des indigènes en politique ?

L'autre clé du succès d'Eva Copa est, selon elle, de revendiquer l'héritage des indiens Aymara qui n'est pas simplement un folklore, mais une vision politique moderne qui met en avant la démocratie locale.

Erika Brockmann, ex-sénatrice et politologue bolivienne, souligne également qu'Eva Copa symbolise une rupture au sein du parti d'Evo Morales qui domine la vie politique bolivienne depuis plus de quinze ans. "Représente-t-elle la femme indigène évoquée de manière romantique et instrumentalisée par les gouvernement d'Evo Morales ou une nouvelle identité autochtone ? Eva Copa est une jeune femme d'El Alto qui aspire à l'éducation et revendique une place dans le monde globalisé, elle ne se limite pas à une vision ésotérique de la Pachamama, la religion de le Terre-Mère des Aymaras".

Désormais maire de la trépidante El Alto, Eva Copa est soutenue par les puissantes corporations d'entrepreneurs aymaras, très attachés à leur culture andine ancestrale, et "n'est socialiste que dans les discours", ajoute Erika Brockmann. Ce soutien pourrait la rendre "prisonnière" de ces groupes de pression très prospères et très influents dans une ville qui a fêté en mars ses 36 ans d'existence, deux de plus qu'Eva Copa.

Retrouvez l'article original en espagnol ici (traduction : David Gormezano)