Boire de la bière pour prévenir la maladie d'Alzheimer ? Attention aux raccourcis

Boire de la bière ne protège pas de la maladie d'Alzheimer, maladie dégénérative incurable. Pourtant, depuis fin octobre, plusieurs sites ont relayé une étude qui montrerait que le breuvage à base de houblon "protégerait de la maladie". Mais l'étude ne dit pas cela. Il s'agit de recherche fondamentale: les auteurs ont simplement analysé en laboratoire l'effet du houblon contre l'amyloïde, une des protéines considérée comme à l'origine de la maladie. Mais rien n'indique qu'un effet positif pourrait être reproduit sur l'Homme. A fortiori, en déduire que boire de la bière prévient Alzheimer est un raccourci totalement erroné, comme l'ont indiqué plusieurs spécialistes à l'AFP. En outre, l'OMS considère au contraire qu'une forte consommation d'alcool pourrait être un facteur de risque de démence menant à Alzheimer.

"Alzheimer : la bière protègerait de la maladie !", titre Vosges Matin, le 28 novembre. "Boire de la bière pourrait vous protéger de la maladie d'Alzheimer !", annonce de son côté L'Est Républicain le 5 décembre. Le Dauphiné Libéré déclare de son côté sur sa page Facebook que ce breuvage pourrait "être la solution pour échapper à Alzheimer".

Depuis fin octobre, de nombreux médias se sont emparés d'une étude publiée le 25 octobre et ont publié des articles aux titres accrocheurs laissant penser que le houblon -voire la bière- permettrait de se prémunir contre la maladie d'Alzheimer, maladie neuro-dégénérative considérée comme l'une des principales causes de démence affectant les capacités de mémoire et de concentration.

"La bière, et plus précisément la fleur de houblon, aurait un effet neuroprotecteur non négligeable pour nous protéger de la maladie d’Alzheimer", détaille l'Est Républicain dans son article.

Le média Slate indique même que "la consommation de certaines bières pourrait finir par être conseillée pour prévenir Alzheimer et d'autres maladies dégénératives", citant les auteurs de l'étude dans un article publié le 1er janvier.

Capture d'écran d'un article de l'Est Républicain, publié le 5 décembre 2022 (Capture d'écran du 9 janvier 2023)

La bière, un traitement préventif dans l'étude

Mais que dit réellement cette étude, publiée dans la revue ACS Chemical Neuroscience ?L'équipe de scientifiques de l'Université de Milan-Bicocca, menée par Alessandro Palmioli et Cristina Airoldi, entendait trouver des composés naturels alimentaires pouvant aider à prévenir les principaux mécanismes responsables de l'apparition de la maladie d'Alzheimer.

Quatre espèces de houblon, présents dans différents types de bière, ont été ainsi mobilisés par les chercheurs pour analyser leur effet sur la protéine amyloïde, dont l'accumulation anormale sur les cellules nerveuses dans le cerveau sous forme de plaque chez les patients atteints de la maladie serait à l'origine de la maladie d'Alzheimer, même si la cause exacte de la maladie reste mal comprise.

Selon les résultats de plusieurs expériences à la fois in vitro (sur des cellules) et in vivo (sur des vers), les différentes molécules de houblon ont été capables d'entraver la formation des molécules d'amyloïdes, entre autres effets neuroprotecteurs observés.

Illustration des effets d'Alzheimer sur le cerveau humain ( AFP / John SAEKI)

Mais l'étude, qui mentionne bien la présence du houblon dans la bière, n'indique à aucun moment que la bière peut être considérée comme un traitement préventif. A partir des résultats prouvant les effets neuroprotecteurs du houblon, les chercheurs mentionnent uniquement les potentiels bienfaits de prévention de futures préparations médicales à base de cette plante face à Alzheimer.

Mais comme l'ont souligné plusieurs spécialistes auprès de l'AFP, entre un effet observé en labo et une efficacité possible sur l'Homme, il y a un grouffre.

"Des années-lumière" entre l'étude en laboratoire et la prévention

Les auteurs de l'étude n'avaient pas répondu aux sollicitations de l'AFP au moment de la publication de cet article mais l'ensemble des spécialistes de la maladie d'Alzheimer contactés par l'AFP mettent en garde contre les conclusions hâtives qui en seraient tirées.

Tous confirment qu'il est impossible de parler de la bière comme d'un traitement préventif contre la maladie d'Alzheimer à partir de cet article.

Les chercheurs interrogés appellent aussi à beaucoup de prudence quant aux effets du houblon contre la maladie d'Alzheimer et rappellent que cette étude en recherche fondamentale ne peut pas pour le moment conclure à des résultats chez l'humain.

"A ce stade, il est impossible d'affirmer que la bière ou le houblon ont un effet préventif sur la maladie d'Alzheimer", explique Richard Lévy, directeur de l'Institut de la mémoire et de la maladie d'Alzheimer (IM2A) au service de neurologie de la Pitié-Salpêtrière le 9 janvier à l'AFP. Le neurologue décrit une étude située encore "très en amont des études cliniques. Nous ne sommes pas du tout dans les phases mêmes pré-cliniques de preuves chez le mammifère, et encore moins chez l'homme."

"C'est une analyse biologique, qui ne montre à aucun moment que les molécules de houblon ont une efficacité chez l'humain", confirme Jean-Charles Lambert, neuroscientifique à l'Institut Pasteur à Lille, le 6 janvier à l'AFP. Ce dernier rappelle notamment que l'étude in vitro a été effectuée dans des cultures cellulaires, qui sont "très loin de correspondre à un modèle complexe". L'étude in vivo s'appuie elle sur des vers (elegans), dont le fonctionnement s'avère "très éloigné de l'humain".

"Ce type de modèle très simple permet d'avoir une idée, mais l'on ne peut sûrement pas tirer de conclusions de ce genre d'étude", poursuit-il. "Cela reste un travail de recherche fondamentale, qui pour l'instant ne montre à aucun moment un intérêt clinique". Un point aussi expliqué par Carole Dufouil, épidémiologiste et directrice de recherche à l'Inserm le 4 janvier à l'AFP, qui rappelle "le nombre de fois où l'on a trouvé des résultats in vitro et in vivo, avec un passage à l'homme qui ne fonctionne pas".

La chercheuse s'étonne par ailleurs que l'étude, intitulée "Prévention de la maladie d'Alzheimer grâce à des composés naturels", mentionne un tel objectif de prévention. "L'étude ne porte pas du tout sur la prévention d'Alzheimer, donc il faut analyser les résultats pour ce qu'ils sont, mais ne pas faire de conclusions hâtives. Entre ces résultats et le passage à l'humain et à la prévention, on est à des années-lumière".

Une bénévole tient la main d'une patiente atteinte de la maladie d'Alzheimer, à Dax, dans le sud de la France. ( AFP / PHILIPPE LOPEZ)

L'hypothèse selon laquelle la protéine amyloïde est à l'origine de la maladie, qui existe depuis 1992, est par ailleurs parfois discutée dans la communauté scientifique. "Il existe deux écoles", décrit Richard Lévy. "Pour une école, la protéine amyloïde est pathogène. Mais pour d'autres, la protéine n'est qu'une conséquence observable de la maladie".

Le 6 janvier, un nouveau traitement très attendu contre Alzheimer autorisé par les autorités sanitaires américaines depuis le 6 janvier 2023, le lecanemab, va tout de même cibler ces dépôts de cette protéine sur les neurones. L'autorisation de la Food and Drug Administration (FDA) aux Etats-Unis s'appuie sur les résultats d'essais cliniques ayant montré que le médicament permettait de réduire les plaques amyloïdes.

Boire trop d'alcool, un facteur de risque pour la maladie d'Alzheimer

En outre, il convient de rappeler que l'alcool est désormais surtout considéré comme un facteur de risque pour la maladie d'Alzheimer et la démence en général, définie d'un point de vue neurologique comme une altération des fonctions cognitives qui s’accompagne d’une perte d’autonomie de façon chronique.

"L’alcool d’une manière générale est considéré comme un facteur de risque quand ce sont des quantités importantes et régulières", souligne Carole Dufouil. Ses travaux de recherche en épidémiologie sur plus d'un million de personnes en France entre 2008 et 2013 ont en effet montré que "les troubles liés à la consommation d'alcool constituent un facteur de risque majeur pour l'apparition de tous les types de démence, et en particulier de la démence précoce".

Mais l'alcool n'est pas le seul facteur de risque. Au total, environ 40% des cas de démence pourraient ainsi être évités ou retardés en réduisant une douzaine de facteurs de risques, dont une consommation d'alcool excessive, le tabagisme, les chocs à la tête, la dépression ou encore la pollution de l'air, selon une étude publiée en 2020 par la Commission "Prévention, intervention et soin de la démence" du journal scientifique The Lancet.

Des facteurs de risque repris par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) dans ses politiques de prévention. L'Organisation indique par ailleurs que la démence touche plus de 55 millions de personnes dans le monde. Ce nombre devrait passer à 78 millions d'ici 2030 et à 139 millions d'ici 2050 en raison du vieillissement de la population.

La démence, dont 60 à 70% des cas seraient dus à la maladie d'Alzheimer, "affecte la mémoire, le raisonnement, l'orientation, la compréhension, le calcul, la capacité d'apprentissage, le langage et le jugement", rappelle l'OMS sur son site internet.

Des raccourcis scientifiques régulièrement observés

Les reprises hasardeuses de cette étude italienne par de nombreux médias ont en tout cas fait bondir de nombreux journalistes scientifiques. La présidente de l'association des journalistes scientifiques de la presse d'information (AJSPI) Agnès Vernet a par exemple fustigé sur Twitter des exemples de "journalisme santé irresponsable".

Le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM), instance de médiation créée en 2019 sur les questions relatives à la déontologie journalistique, a aussi régulièrement pointé du doigt certaines pratiques journalistiques dans le traitement des questions scientifiques.

Dans une série de recommandations publiées en novembre 2022, le Conseil regrette que "les dérives concernant le traitement des questions scientifiques relatives à la santé et à la médecine dans les médias ne [soient] pas nouvelles et semblent ancrées dans certaines pratiques professionnelles".

Pour prévenir ce type de situation, le CDJM a proposé plusieurs conseils pour éviter de telles reprises. L'instance recommande par exemple de "rendre compte avec prudence des découvertes médicales annoncées par des chercheurs ou des laboratoires pharmaceutiques, qui ont rarement un impact immédiat sur l’amélioration des traitements", mais aussi de "ne pas exagérer des risques ou faire miroiter des avantages non prouvés pour la santé, liés à des changements d’habitudes de consommation de produits alimentaires ou pharmaceutiques".