"Bob Morane" de retour en BD: la dernière interview de son créateur Henri Vernes

Henri Vernes en 1993 avec son personnage, Bob MOrane - Pierre Verdy - AFP
Henri Vernes en 1993 avec son personnage, Bob MOrane - Pierre Verdy - AFP

Bob Morane n'est plus égaré dans la vallée infernale. L'aventurier créé en 1953 par Henri Vernes est de retour. Il est le héros d'une nouvelle BD qui paraît ce mercredi 1er septembre. Disponible aux éditions Soleil, Les 100 Démons de l'Ombre Jaune a été écrit par Christophe Bec (Sanctuaire) et Éric Corbeyran (Le Chant des Stryges) et dessiné par Paolo Grella.

Une sortie endeuillée par la mort, le 25 juillet dernier, du créateur de Bob Morane, Henri Vernes. Le romancier de 102 ans avait eu le temps de nous accorder une ultime interview quelques jours avant sa disparition. Il revenait alors sur la genèse de son personnage, figure iconique de la culture populaire française, et en expliquait la longévité.

Il existe plus de 300 romans et 80 BD sur Bob Morane, ainsi que des séries et des films. A quoi doit-on sa longévité?

A la longévité de son créateur! (rire) Bob Morane a toujours vécu avec son temps. Il s'est adapté aux modes de l'époque et de ce fait n'est jamais devenu "has been". D'où peut-être son exceptionnelle longévité. Quoique beaucoup de lecteurs et pas que des vieux (rire) me disent adorer relire les premières aventures, telle une madeleine de Proust!

Comment définiriez-vous cette nouvelle BD Bob Morane?

Je dirais continuité et respect. Christophe Bec et Eric Corbeyran, ne l'oublions pas, n'ont pas voulu révolutionner le personnage, ils ne l'ont pas réinventé, cela fait près de 70 ans que les bases ont été posées, pourquoi en faire quelqu'un d'autre? Christophe et Éric sont de vrais lecteurs, ils savent de quoi ils parlent et ils connaissent leur sujet sur le bout de leur clavier, jadis on aurait dit des doigts. Ils m'ont toujours affirmé qu'il était hors de question de trahir le personnage et son univers.

Êtes-vous satisfait du résultat?

Comme vous le savez peut-être, je suis devenu malvoyant et c'est donc mon ami Alain, qui me sert aussi de secrétaire, qui m'a lu le synopsis de la BD. Cela m'a semblé très bon dès le départ, l'Indochine, des guerrières redoutables, l'Ombre Jaune, un cocktail détonnant, tout est réuni pour faire un best-seller, comme disent les anglophones. En ce qui concerne le dessin de Paolo Grella, Christophe envoyait régulièrement les photos des planches à Alain, qui me les décrivait le plus fidèlement possible et selon ses propres dires, le dessin est très proche de celui de mon ami William Vance [qui a dessiné dix-huit BD dérivées entre 1969 et 1979, NDLR]. C'est donc un carton plein sur toute la ligne.

Comment avez-vous créé le personnage de Bob Morane en 1953?

En 1953, Jean-Jacques Schellens, le directeur des éditions Marabout, cherchait un auteur capable d'imaginer un héros pour la jeunesse, il pensa à mon ami Bib (Bernard Heuvelmans), ce dernier déclina l'offre et me proposa. On était à peine sorti de la guerre et la jeunesse avait besoin de s'évader et, si en plus c'était avec un héroïque pilote de la RAF, le tour était joué.

D’où vient ce nom, Bob Morane?

Au départ, il devait s'appeler Robert Ujac mais je ne me souviens plus dans quelles circonstances je l'ai rebaptisé Morane (nom que l'on donne à un guerrier Massaï après qu'il a tué son premier lion). Robert parce que le diminutif était Bob, prénom à consonnance américaine dans cet immédiat après-guerre. Notez que dans les années 60-70, un certain Robert Morane a essayé de me faire un procès parce que j'avais utilisé son patronyme pour mes aventures. Mon avocat en rit encore.

Comment avez-vous créé Bill Ballantine?

J'ai créé Bill, encore un diminutif à consonance américaine ou plutôt écossaise dans le cas qui nous occupe, parce que dans tout bon film de cow-boy américain, le héros a toujours besoin de son "buddy", une sorte de faire-valoir, ne fusse que pour instaurer un dialogue afin de rythmer l'histoire. Bill est présent dès le premier roman, leur amitié est née durant le Seconde Guerre mondiale et elle dure encore.

Comment avez-vous créé L'Ombre jaune?

Tout bon héros doit avoir un méchant à la hauteur, et pour Bob Morane il fallait un méchant hors-norme, emblématique. C'est comme cela qu'est né Monsieur Ming, alias l'Ombre Jaune. Pourquoi l'Ombre Jaune? A l'époque, la grande peur des gens était focalisée sur les pays asiatiques, le "Péril jaune". Contrairement à ce qu'on a pu lire, je ne me suis jamais inspiré de Fu Manchu. Pour mon personnage, c'est Jérôme Cardan, le magicien noir de R.T.M. Scott [célèbre auteur de romans policiers des années vingt, NDLR] qui est à l'origine de l'Ombre Jaune. Par la suite, j'ai inventé le duplicateur afin que mon méchant soit quasi immortel.

On associe souvent Bob Morane à des aventures dans des jungles tropicales ou des îles désertes, mais il flirte aussi avec la science-fiction, notamment dans le cycle d'Ananké... Comment avez-vous imaginé ces histoires?

La jungle, les îles désertes, les jeunes filles en détresse, au bout d'un moment, on en a fait le tour. De plus, il y a de moins en moins de jungle à explorer, d'île déserte à découvrir et de jeune demoiselle à sauver. Un jour, je me suis dit: pourquoi pas la science-fiction? Il n'y a pas de limite à l'imagination. Les possibilités sont infinies. On peut tout créer, tout inventer. J'avais lu jadis les romans de Poul Anderson, La patrouille du temps, et Jean Ray avait aussi abordé le sujet dans quelques ouvrages, alors pourquoi pas moi et je me suis lancé. Ananké est un cycle à part dans la collection, c'est une parenthèse dans un monde parallèle, c'est pour cela que je l'apprécie particulièrement.

Où puisiez-vous votre inspiration?

Mon inspiration venait de mes nombreuses lectures mais aussi de certains sujets d'actualité, de découvertes archéologiques, de faits divers mais aussi de mon imagination fertile (rire) Petite anecdote, le roman Le Président ne mourra pas a vu sa sortie reportée suite aux évènements - il était prévu pour novembre 1963 [John F. Kennedy est mort le 22 novembre 1963, NDLR]. Pour le coup, je me suis montré assez visionnaire.

https://www.youtube.com/embed/M7X6oYg6iro?rel=0Indochine a consacré une chanson, "L’Aventurier", à Bob Morane. Quel est votre avis sur cette chanson?

Lors de la sortie de la chanson, je me suis dit: "Je serais Américain, je les attaque en justice et ma fortune est faite!" (rire). Non, sérieusement, cette chanson a eu pour effet de faire connaître Bob Morane à une jeune génération. Qui était ce personnage qu'un groupe de jeunes musiciens n'arrêtait pas de seriner le nom à longueur de journée? Nicola Sirkis a beau dire qu'il avait fait cette chanson un peu pour se moquer des aventuriers invincibles, mais Bob Morane lui a bien réussi. En fait, c'est un win-win comme disent les jeunes.

Vous êtes-vous senti prisonnier de Bob Morane? C'est ce qu'on ressent un peu en lisant vos interviews...

Je ne me suis jamais vraiment senti prisonnier de mon personnage. Pour être pragmatique, il m'a permis de vivre, de bien vivre même, en faisant ce que j'aimais le plus, c'est-à-dire écrire. J'ai pu voyager à travers le monde, faire des rencontres intéressantes, lier des amitiés indéfectibles et quand j'en avais assez de lui, je le laissais de côté et je faisais autre chose. Dans les années 80, j'ai écrit une série de 11 DON sous le pseudo de Jacques Colombo. C'était une série qui alliait le danger, l'érotisme et la violence.

Je voulais sortir du carcan de la littérature jeunesse, le politiquement correct comme on dit maintenant. Encore une petite anecdote: les aventures de Don se poursuivent maintenant sous la plume d'un confrère et ami, qui, je vous le donne en mille, s'appelle de son vrai nom Richard Colombo (rire). Donc après cette incartade dans le monde des adultes, je suis revenu à Bob Morane et je ne l'ai quasi jamais plus quitté, il a toujours été un très bon et fidèle compagnon de route.

Bob Morane, T1, Les 100 Démons de l'Ombre Jaune, Christophe Bec et Eric Corbeyran (scénariste) et Paolo Grella (dessin), Soleil, 14,95 euros.

Article original publié sur BFMTV.com

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