Vingt-troisième round : faut-il supprimer le bac ?

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Chaque semaine pendant la campagne, Yahoo! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur.fr sur un même thème. Cette semaine, Jérome Leroy de Causeur.fr et Pascal Riché, de Rue89, s'interogent sur la suppression du bac.

Il faut réformer le bac, « tour Eiffel » de l'éducation, pas le sacraliser"

Par Pascal Riché

Ils s'assoient devant leur copie blanche, écrivent leur nom dans le coin supérieur, le replient, mais se rendent compte qu'ils ont tout oublié. Ou alors ils cherchent leur stylo, devant cette feuille blanche, mais ne le trouvent pas et personne ne leur en prête. Ou alors — les imbéciles — ils ratent le RER qui devait les amener vers le centre d'examen...

Repasser le bac, dit-on, est le premier sujet de cauchemar des Français : c'est dire comme cette épreuve est traumatisante. Pourquoi infliger tant de tourments nocturnes à tant de Français, alors que la quasi-totalité des pays se passent sans trop de problème de cette épreuve de fin de cursus lycéen ?

« Un symbole dont on ne peut se passer »

C'est que le bac est l'une des premières fiertés des Français. Il fait partie du patrimoine national, au même titre que le camembert ou Catherine Deneuve. Le bac est certes plus jeune que le camembert, mais plus âgé que Deneuve (il a deux siècles). Le sociologue François Dubet le compare à la tour Eiffel :

« Comme elle, il ne sert à rien mais c'est un symbole dont on ne peut se passer. »

Et les symboles, c'est toujours bon en politique. A quarante jours de l'élection présidentielle, Luc Chatel, ministre de l'Education nationale, l'a bien compris, qui est parti en croisade pour défendre un baccalauréat « à bout de souffle ».

Le défendre contre les fraudeurs, d'abord : un décret va créer une commission de discipline pilotée par le recteur. Le tricheur encourra jusqu'à cinq ans d'interdiction d'examen, voire de la prison. Les syndicats ont unanimement dénoncé la création d'un « tribunal d'exception ».

Contre le risque d'un ramollissement de l'épreuve, ensuite : Chatel entend réduire le nombre d'épreuves facultatives (musique, latin, etc.) et instaurer des notes éliminatoires dans les disciplines fondamentales. « Est-il normal qu'un quart des élèves qui ont une mention "très bien" l'ont exclusivement grâce à des notes dans leurs disciplines optionnelles ? », s'est interrogé le ministre.

Instaurons un rite de passage festif

Bon, j'admets l'argument de la tour Eiffel — l'inutilité indispensable. Un rite de passage du lycée vers l'université, lointain écho aux rites d'initiation des sociétés primitives, est sans doute une bonne idée. Mais pourquoi ne pas en faire quelque chose de plus festif ?

Fondée sur le contrôle continu, la « graduation » américaine, avec les petits chapeaux carrés et la remise de diplômes enrubannés, est une « épreuve » plus gaie, il me semble, que ce paquet de stress qu'est le bac.

Tout est fait en France pour l'enfermer dans sa propre caricature. Le bac est un couperet. Il n'est basé que sur l'apprentissage de savoirs, ou presque. Les élèves bachotent, les parents stressent. Certaines familles se saignent financièrement pour accélérer ce bachotage, et certains élèves se shootent aux bêtabloquants.

Tout cela pour quoi ? Plus de 70% des jeunes ont le bac : l'avoir ne signifie donc pas grand-chose, et ne pas l'avoir est excluant. Comme disent les lycéens : « Le bac sert à rien, mais si tu l'as pas, c'est un problème. »

Par ailleurs, alors qu'il est supposé être un diplôme ouvrant la voie vers les filières d'enseignement supérieur, il n'empêche pas les grandes écoles, IUT ou certaines universités d'instaurer leur propre sélection à leur entrée.

Stop à l'apprentissage mécanique

Réformer le bac, c'est une bonne idée. Luc Chatel a raison sur ce point. Il envisage d'introduire plus de contrôle continu, il a raison sur ce point. Mais vouloir durcir l'épreuve finale et la sacraliser plus encore par la création d'une juridiction administrative spéciale n'est pas une bonne façon de s'y prendre : cela ne peut que renforcer le stress et l'apprentissage mécanique, là où il faudrait plutôt encourager les compétences que délaisse trop souvent le système éducatif français : aptitudes à travailler en groupe, capacité à conduire un projet à terme, etc.

Une telle réforme pourrait en tout cas permettre de réfléchir aux faiblesses de l'enseignement secondaire. Ne serait-ce que pour cette raison, les discussions sur la « tour Eiffel » de l'Education nationale ont toute leur place dans le débat présidentiel.
Pascal Riché

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Qui veut la peau du bac ?

Par Jérome Leroy

Il n'y a pas que les élections qui approchent, le baccalauréat aussi. Et comme chaque année depuis quelques temps déjà, il semblerait bien que ce qui appartenait jadis à une certaine mythologie française ne soit plus qu'un objet de polémiques, un point douloureux et terminal, c'est le cas de le dire, où se concentrent toutes les contradictions d'un système éducatif de plus en plus malmené, déconsidéré, affolé. Luc Chatel, sans doute pour montrer que le gouvernement gouverne jusqu'au bout et éviter le cauchemar des fraudes de l'année dernière, a rendu publiques les conclusions d'un rapport qu'il avait demandé à l'Inspection Générale de l'Education Nationale sur une institution qu'il juge « à bout de souffle. »

Le problème est que les recommandations de l'Inspection Générale pour réformer le baccalauréat ne vont pas lui permettre de retrouver sa respiration et ressemblent davantage à un pansement sur une jambe de bois qu'à la « revalorisation » de l'épreuve officiellement souhaitée. Car vous n'êtes pas sans savoir que le bac ne vaut plus rien. En tout cas, c'est ce que tout le monde dit, donc c'est certainement vrai. Le bac, en effet, serait aujourd'hui pratiquement donné (il reste quand même un tiers d'une classe d'âge qui ne l'a pas), les correcteurs recevraient des consignes qui rendraient souvent impossible de ne pas mettre la moyenne à une copie et les jurys réunis en commission seraient priés d'harmoniser les notes, façon pudique de dire qu'elles sont toutes remontées. Plus grave, des élèves auraient le bac sans avoir la moyenne dans les matières principales, par le jeu d'options pléthoriques, ce qui ferait par exemple que l'on pourrait faire un très bon bachelier littéraire avec 2 en philo mais 18 en clarinette.

Et que propose le rapport remis au ministre ? D'abord, de réduire le nombre des options. Peu importe, au demeurant, que ces options aient été depuis des années favorisées par une vision pédagogiste d'un lycée « ouvert sur le monde », elles ne seront plus de saison désormais.

Autre point du rapport, réduire le nombre de langues vivantes qu'il est possible de présenter. Il y en a 57 dont les deux tiers concernent moins de deux cents candidats. On peut trouver que c'est exagéré. On peut aussi penser que c'est un gage de la qualité d'une offre éducative. A moins que l'on ne décide, comme c'est déjà pratiquement le cas au collège, de ne laisser pour l'immense majorité des élèves que le choix, de fait, entre l'Anglais, l'Allemand et l'Espagnol.

En fait, si l'on résume la réforme souhaitée, c'est à un bac encore plus allégé que l'on va aboutir, avec notamment l'introduction d'un contrôle continu accru que viendra masquer une feinte sévérité par l'introduction de notes éliminatoires pour le petit noyau survivant des matières effectivement passées lors d'épreuves ponctuelles.

Pour ceux qui sont attachés à cette institution, on a finalement la vilaine impression d'assister à la même mécanique qui a vu le Service National disparaître sous Chirac. Le bac, comme l'était Service National, et ce n'est pas un hasard s'il est soumis à de telles pressions, a aussi été conçu dès l'origine comme un rite d'initiation républicain,  comme le double  symbole d'une entrée dans l'âge adulte et dans une certaine élite méritocratique.

Et pourtant que pèsent ces considérations face à des questions de gros sous ? Parce que c'est bien à cela que se résume le problème. On avait dit du Service National qu'il était devenu inégalitaire, (ce qui était vrai mais on avait tout fait pour), et qu'il ne correspondait plus aux nécessités des armées modernes. On a juste oublié de dire que l'arbitrage entre son utilité civique et son coût budgétaire aura été la principale motivation de sa suppression.

Pour le bac,  clef de voûte de cette école de la République, on commence par dire qu'il est dévalorisé, on prend des mesures qui ne feront qu'aggraver les choses à plus ou moins court terme et on finira là aussi, un jour, par constater de manière assez tartuffe qu'il ne sert plus à rien. En omettant juste de préciser qu'il s'agira avant tout pour l'Etat de ne plus payer le prix de l'organisation de l'épreuve, chiffrée aux alentours de 100 millions d'euros. Il est d'ailleurs assez intéressant de savoir que l'Inspection des Finances a travaillé en collaboration avec l'Inspection Générale sur ce rapport. Cette même inspection des Finances, qui est chargée de l'application de la fameuse RGPP responsable de la suppression de 70 000 postes d'enseignants durant le quinquennat, phénomène qui n'a pas facilité,  c'est le moins qu'on puisse dire, un déroulement serein des épreuves ces dernières années.

Encore une fois, en la matière, les libertaires pédagogistes qui rêvaient d'un monde sans examens discriminants auront servi d'idiots utiles aux libéraux gestionnaires qui ne sont pas persuadés de la nécessité d'une éducation nationale. Et c'est ainsi que le bac pourrait mourir, pris sous le feu croisé de ceux  qui ne l'aimaient pas, de ceux qui trouvaient qu'il ne valait plus rien et de ceux qui trouvaient qu'il coûtait trop  cher. Quand on veut tuer son bac, on dit qu'il n'est plus à la page.
Jérome Leroy

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