Vingt-quatrième round : que sera l’après Toulouse ?

Chaque semaine pendant la campagne, Yahoo! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur.fr sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely de Causeur.fr et Pierre Haski, de Rue89, s'interrogent les conséquences politiques de l'après Toulouse.

Après Toulouse, le risque de la concurrence communautaire

Par Pierre Haski

Faut-il choisir ses victimes ? Faut-il encourager la sensation victimaire, légitime et naturelle, de chacune des communautés frappées par le tueur de Toulouse ? Comment rassembler au lieu de diviser ?

A l'heure du dénouement fatal de l'« affaire Mohamed Merah », la tentation est forte de laisser parler le réflexe communautaire. Celui des juifs, sous le choc depuis le meurtre de sang froid des enfants de l'école de Toulouse ; celui des musulmans, qui redoutent d'être stigmatisés après le geste d'un homme, citoyen français, se réclamant de leur foi pour commettre des actes insensés.

Il y a évidemment beaucoup de non-dits dans ce climat qui ne date pas d'aujourd'hui.

Concurrence entre communautés

Qui peut nier que l'acte insupportable de Mohamed Merah contre des enfants juifs aura alimenté le sentiment, très répandu au sein d'une bonne partie de la communauté juive de France, considérant qu'il existe une culture de l'antisémitisme au sein de la jeunesse des banlieues issue de l'immigration ?

Qui peut nier, en sens inverse, que de nombreux Français de familles arabo-musulmanes ont le sentiment que les victimes juives pèsent plus lourd que les victimes musulmanes, même si, en l'occurrence, le fait que les premières aient été des enfants et les secondes des militaires aura joué un grand rôle dans l'émotion collective et le traitement médiatique des récents événements ?

Il est dangereux de faire comme si ces sentiments compréhensibles n'existaient pas. Car on continuerait de creuser le fossé entre les communautés, au lieu de rassembler les Français d'origines diverses qui, pour la première fois, sont frappés par le même tueur.

La concurrence victimaire n'est pas un phénomène nouveau en France. Je me souviens d'avoir assisté, en 2006, sur le quai du métro République, à Paris, à une scène surprenante à l'issue d'une grande manifestation à la mémoire d'Ilan Halimi, ce jeune juif kidnappé, torturé et assassiné par le « gang des barbares ».

Un groupe de jeunes juifs très remontés était en train de s'engueuler avec un Noir — un face-à-face qui aurait pu dégénérer sans l'intervention d'autres manifestants. L'enjeu de leur discussion : savoir laquelle de leur deux communautés était la plus menacée en France... Aux juifs qui dénonçaient le climat d'antisémitisme, le Noir répondait en soulignant que lorsqu'il s'agissait d'emploi ou de logement, c'est sa couleur de peau qui posait problème, pas la leur.

Juifs et musulmans côte à côte

Le débat récurrent sur les lois mémorielles (Shoah, esclavage, Arménie...) contribue à cette concurrence entre communautés sur fond de persécutions, de discriminations, réelles ou supposées, héritage historique ou réalité vécue au quotidien. Un terreau sur lequel prospère un communautarisme en forte hausse.

Mohamed Merah a, en quelque sorte, tranché en tuant d'abord des soldats arabes, l'un catholique, deux autres musulmans, avant de s'en prendre à des juifs. Jamais auparavant juifs et musulmans ne s'étaient ainsi trouvés côte à côte dans le rôle de la victime en France.

Et pourtant, les appels à l'unité, au rassemblement autour des valeurs de la République, qui devraient unir l'ensemble des Français face à un adversaire incarnant une posture totalement minoritaire au sein de la population musulmane, ne font pas l'unanimité. Même si c'est la position salutaire énoncée aussi bien par Nicolas Sarkozy que par François Hollande.

Certains veulent saisir l'occasion de marquer des points dans la concurrence victimaire, et ainsi poursuivre des combats plus anciens, voire extérieurs au théâtre français.

La vraie question est pourtant de savoir pourquoi et comment un jeune Français de 23 ans comme Mohamed Merah a pu connaître une telle dérive vers l'idéologie et la violence. La question interpelle la société française toute entière, et pas seulement sur le terrain sécuritaire.

C'est un débat qui mérite d'être posé — Marine Le Pen a déjà ouvert le feu à sa manière, en distillant le soupçon et la stigmatisation —, et qui mérite mieux que l'utilisation de ces questions comme un punching ball électoral comme dans la période précédant les meurtres de Montauban et Toulouse.

Si la France sortait de cette épreuve plus divisée, ce serait une victoire posthume de Mohamed Merah, et ce serait insupportable.
Pierre Haski

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Halte aux amalgames, à tous les amalgames

Par Gil Mihaely

Si vous pensiez, à la suite de la série d'attentats commis par Mohamed Merah, que l'ennemi a pour nom Al-Qaïda, et qu'il y a comme un problème avec une certaine forme d'islam -malheureusement pas aussi marginale qu'on nous l'a dit- détrompez-vous ! Le problème et ailleurs et l'ennemi est tout autre : le seul, le vrai problème du moment, c'est l'amalgame ! Et c'est vrai, l'amalgame peut être meurtrier. Ou plutôt les amalgames peuvent être meurtriers.

Il y a bien entendu cet amalgame dont tout le monde parle aujourd'hui. Cet amalgame qui, s'il prenait corps, rendrait complices tous les musulmans et les franco-maghrébins de France des crimes atroces commis par l'un d'entre eux. Cette folie collective n'a évidemment pas lieu d'être et fort heureusement tous les représentants de la Nation, des communautés et des confessions n'ont pas attendu une seconde pour tordre le cou à toute tentative d'incrimination sans distinction. Cet amalgame-là est donc désigné, dénoncé et combattu vigoureusement et sans ambiguïtés. C'est bien.

Mais il y a un autre amalgame, beaucoup moins stigmatisé et face auquel le combat est livré en ordre dispersé, quand toutefois il est mené. Bien plus insidieux, cet autre amalgame tue. Il s'agit de l'amalgame entre Juifs et Israéliens et son cortège de raccourcis concernant le conflit au Moyen-Orient

Un professeur qui enseigne dans un lycée en Seine-Saint-Denis m'a raconté qu'après la minute de silence observé dans son établissement mardi dernier, plusieurs élèves lui ont demandé quand le même hommage serait rendu aux enfants palestiniens. Ils n'ont pas réclamé de minute de silence pour les enfants tués en Syrie ni pour les jeunes adolescents irakiens, qui ont leur âge, chassés et lapidés ces dernières semaines car leur coupe de cheveux et leur tenue vestimentaire offensent certains « adeptes d'une interprétation malheureuse de l'Islam qui est au fond une religion de paix ». Au fond, ce qui compte ce n'est pas l'identité des victimes mais bien évidement celle des supposés bourreaux. Affichant un profond racisme, ceux qui tombent dans ce genre d'amalgame acceptent presque certains massacres.

Les images de la soi-disant mort de l'enfant palestinien Mohamed al-Dura (attribuées par une tragique erreur de France2 à l'armée israélienne) ont touché le cerveau bourré de propagande haineuse de Mohamad Merah, mais aussi l'antisémite Youssouf Fofana et les membres de son bien nommé « gang des barbares ». Le mythe des Israéliens (et donc des Juifs) assassins d'enfants palestiniens et l'amalgame qui s'ensuit ont déjà tué en France et ailleurs.

Il est temps que les responsables confessionnels et communautaires musulmans s'attaquent aussi à cet amalgame-là, beaucoup plus dangereux pour le « vivre ensemble ». L'indignation facile, ça suffit ! La vie dans une république, dans une société ouverte sous un régime de démocratie libérale est mentalement et intellectuellement très exigeante. Ces autorités religieuses musulmanes, ces dirigeants associatifs islamiques « modérés » doivent changer d'optique, quitte à remettre un peu en cause la tolérance passée vis-à-vis des « brebis égarées », car toute brebis risque un jour de devenir un loup armé d'un Colt 45.

Ils doivent par exemple, chasser des mosquées les imams francophobes, antisémites ou homophobes. Ils doivent encourager les croyants à dénoncer à la police française tout ce qui ressemble à une menée illégale intégriste. Ils doivent tout mettre en œuvre pour que Mohamad Merah ne devienne par un héros, une sorte de « abou-Rambo » dont le dernier combat ferait rêver certains dans les cités. Ils doivent enfin, sous peine d'être complices, au moins par négligence, de nouveaux crimes, apprendre à leurs ouailles à faire la part des choses, distinguer entre un soutien légitime à la cause palestinienne et une haine aveugle et aveuglante. Mais ils doivent surtout traquer tous les amalgames et apprendre aux enfants musulmans de France que Bobigny n'est pas Gaza, et que Gaza n'est pas Auschwitz et qu'Auschwitz, n'est pas un mythe.
Gil Mihaely

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