Vingt-huitième round : faut-il vraiment attendre 20h pour connaître les résultats de l’élection ?

rbrami

Chaque semaine pendant la campagne, Yahoo! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur.fr sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig de Causeur.fr et Pascal Riché, de Rue89, s'interrogent sur la loi sur la diffusion des résultats électoraux

La loi sur la diffusion des résultats électoraux est obsolète

Pierre Haski

Si j'étais rédacteur en chef d'un site belge ou suisse, je n'hésiterais pas une seconde à publier, dès que possible dimanche, les estimations de résultats de l'élection française. Et c'est d'ailleurs ce que s'apprêtent à faire les médias francophones de nos deux voisins, assurés du succès numérique sans frontières.

Immoral ? Antidémocratique ? Ce n'est sans doute pas comme ça qu'il faut poser un problème qui fait beaucoup de bruit ces jours-ci, à défaut d'en avoir fait quand on pouvait encore y remédier.

Souvenez-vous, en 2002, les journalistes de télévision n'en tenaient plus sur leurs plateaux avant 20h, pleins de sous-entendus sur la "surprise" du premier tour, l'agitation sensible du côté du siège de Jean-Marie Le Pen...

Ils savaient, comme le tout-Paris politico-médiatique, grâce aux projections des instituts de sondage; Mais les télespectateurs, eux, ne savaient pas, sauf à être allés à la pêche aux infos du côté de la Suisse ou de la Belgique, déjà.

Démocratisation de la fuite

Dimanche, il en ira autrement. Les journalistes ne pourront pas en dire plus avant 20h, mais d'un clic sur leur ordinateur ou leur téléphone portable, la grande majorité des Français saura elle-aussi vers 18h30. Ceux que ça intéresse à ce point, en tout cas... La vraie différence, c'est la démocratisation de la fuite!

Sur Twitter ou Facebook, deux plateformes légales et libres, auxquelles sont connectés des millions de Français, personne ne pourra empêcher les projections des instituts de sondage de circuler avant l'heure : la loi française qui l'interdit n'aura pas prise sur elles, pas plus qu'elle ne s'applique aux médias belges ou suisses qui s'en donneront à coeur joie.

En 2010, déjà, nous en avons fait l'expérience sans le savoir, sur Rue89, lors des élections régionales. Nous avions intégré, comme nous le faisons souvent, un bloc de tweets à notre couverture des résultats. Et nous avons constaté, sans l'avoir initié, que les résultats ont commencé à défiler en tweets dès 18h30. Nous nous étions placés dans l'illégalité sans le savoir.

Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) affirme avoir alerté le gouvernement de cette faille, et a fait une recommandation : fermer tous les bureaux de vote à la même heure, 20H, pour éviter que les premiers résultats dépouillés ne puissent alimenter les instituts de sondage. Ceux-ci pourront néanmoins proceder à des sondages sortie des urnes, moins fiables.

Faute d'action, ce scrutin se déroule donc dans un contexte inextricable : une loi rendue obsolète par la technologie et les usages, des médias pris entre le respect d'une loi dont le principe est bon -l'égalité entre les citoyens- mais inopérante, et un Etat qui devrait poursuivre les probables contrevenants, journalistes ou pas, pour ne pas se déjuger, sans trop y croire.

Loi vs technologie

L'an dernier, cet éternel dilemme loi vs technologie s'était posé avec les photos de Dominique Strauss-Kahn menotté à New York. Interdites en France mais pas aux Etats-Unis, ces images pouvaient elles être diffusées dans un pays et pas dans l'autre ? Pas à l'heure d'internet.

Les adeptes d'un strict respect de la loi font valoir qu'en 2002, si tout le monde avait su à 18h que le candidat du FN devançait Lionel Jospin, certains électeurs n'ayant pas encore voté auraient pu changer leur choix, des abstentionnistes aller voter etc. Cas de figure extrême, d'autant que l'information n'a pas d'impact à sens unique.

Mais de manière générale, l'impact de cette circulation d'information sera minime : combien d'électeurs vont baser leur stratégie de vote en consultant Twitter à 18h30 ?...

De ce point de vue, la batterie de sondages qui jour après jour nous bombarde pendant la campagne façonne sans doute plus l'opinion, entre "vote utile" et clivages "gros" et "petits" candidats, que ces fuites de dernière minute.

Nul doute néanmoins que la loi sur la diffusion des résultats devra être révisée pour s'adapter à la nouvelle donne et trouver un autre moyen de garantir l'égalité entre les électeurs. En attendant, les 22 avril et 6 mai, il sera difficile de faire respecter une loi obsolète : la vie démocratique en France n'en sera pas pour autant bouleversée.
Pierre Haski

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Ne nous gâchez pas la fête !

Par Élisabeth Lévy

Informer avant tout. Telle est l'unique — et noble — ambition de nos confrères belges et suisses qui ont annoncé que, dimanche prochain, ils publieront dès 18 heures — soit deux heures avant la fermeture des bureaux de vote — le résultat des sondages "sortie des urnes" — lesquels , jusque-là, ont toujours été conformes aux résultats tout court. La loi interdisant aux médias français de faire de même, l'électeur hexagonal pourra, dès 18h30, faire la gueule ou pousser des cris de joie en se plantant devant la RTBF (radio-télévision belge). Au demeurant, on se demande pourquoi seuls les médias belges et suisses sont sur les starting-blocks: dans le merveilleux monde sans frontières, on voit mal pourquoi un pays frontalier serait plus concerné qu'un autre par ce qui se passe en France. Et les Chinois, Paraguayens, Ivoiriens et autres, ils s'en foutent de notre élection ? C'est un peu vexant.

Ce qui est certain, c'est que nos confrères et voisins se paient notre tête dans les grandes largeurs. "Nous ferons donc notre boulot de journalistes en faisant circuler l'information et en donnant les résultats dès qu'ils seront disponibles», explique Christian Dauriac, de la RTBF. "Notre boulot de journalistes", elle est bonne celle-là ! Leur boulot de journalistes, en l'occurrence, consiste à faire du pognon en faisant circuler l'information prohibée en France. Alors, qu'au moins, ils nous épargnent leurs fastidieux numéros sur la transparence, le droit de savoir et tout le toutim. C'est juste une affaire de fric. On attend qu'ils communiquent sur les recettes que leur aura procurées cette soirée. Question de transparence.

On me dira qu'il n'y a pas de quoi s'énerver. Certes. Après tout, ce qui est en jeu, c'est seulement la démocratie — autant dire une vétille. En effet, si le législateur a cru bon d'interdire la diffusion de sondages durant les 48 heures précédant l'élection, ce n'est pas pour enquiquiner les sondeurs, ce qui aurait déjà été un objectif réjouissant, mais parce qu'ils pourraient fausser le résultat. Supposons que l'on apprenne à 18 heures que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon réalisent de très bons scores: cela inciterait certainement des électeurs qui avaient l'intention de leur accorder leur voix et qui, rentrant de week-end, n'ont pas encore accompli leur "devoir civique", à "voter utile". Cela n'a rien d'infamant. Reste que si le suffrage universel a un sens, c'est que, le jour de l'élection, chacun de nous choisit seul, en son âme et conscience, celui qu'il estime le meilleur (ou le moins pire). Si on publie des estimations, le citoyen ne se déterminera pas seulement en fonction de ce qu'il croit bon pour le pays, mais aussi en fonction de ce qu'ont fait ses compatriotes. Ou pire, il jettera l'éponge: pourquoi aller voter si les jeux sont faits ? Comment peut-on dire, alors, que chaque voix compte ? Nos amis belges et suisses aimeraient-ils qu'on leur raconte la fin du film qu'ils s'apprêtent à voir ?

Mais le plus grave, c'est que nos confrères épris d'information risquent de nous gâcher la fête, et qu'ils s'en fichent éperdument. En effet, s'il est un moment où la France est unie, c'est bien celui du lever de rideau des soirs d'élection. À 20 heures, qu'ils soient de droite, de gauche ou du centre, les Français découvrent ensemble la page de leur histoire qu'ils sont en train d'écrire. Pendant ces quelques secondes où des pourcentages s'affichent sur nos écrans, nous faisons corps. Je l'avoue, j'aime ces instants fugitifs où nos querelles font de nous une nation. J'aime entendre les cris de joie se conjuguer aux clameurs d'angoisse. Que les uns aient gagné et les autres perdu n'y change rien. Riches et pauvres, "de souche" et "issus de", jeunes et vieux, hollandais et sarkozystes, nous sommes tous logés à la même enseigne. Et pendant quelques heures, nous pouvons nous bercer de l'illusion que notre destin nous appartient. On peut juger ce lyrisme ridicule ou déplacé. Dix minutes de lyrisme tous les cinq ans, est-ce trop demander ?

Sans doute y a-t-il dans ce bref moment de fusion une part de comédie, puisque dès 17 ou 18 heures, les états-majors politiques et les rédactions savent à quoi s'en tenir. Sauf que même en comptant les papas-mamans et copains-copines des initiés, cela fait un tout petit monde. De plus, tant qu'elles ne sont pas publiées, les estimations ne sont pas des informations.

De toute façon, on n'y peut rien — c'est l'argument que brandissent tous les partisans du laissez-faire sondagier. Avec internet, disent-ils, on ne peut pas empêcher l'information de circuler. C'est pourtant simple: il suffirait d'interdire aux sondeurs de fournir leurs résultats à qui que ce soit avant 20 heures (allez, ne soyons pas chiens: avant 19h30). Il est probable que l'intérêt passionné que les médias de nos voisins vouent à notre scrutin s'effriterait rapidement.

L'ennui, c'est qu'il est trop tard pour que cette solution simple et élégante soit adoptée. Il y a pourtant un moyen d'empêcher nos excellents confrères de s'offrir du scoop sur notre dos. Bien que n'étant pas candidate à l'élection présidentielle, je lance un appel solennel à mes compatriotes: si vous êtes sondés à la sortie des urnes, racontez n'importe quoi ! Entubez-les ! En prime, nous ridiculiserons ces marchands d'information qui prétendent nous voler notre élection.

Élisabeth Lévy

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