Vingt-cinquième round : Sarkozy est-il responsable de la hausse du chômage ?

Chaque semaine pendant la campagne, Yahoo! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur.fr sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely de Causeur.fr et Pascal Riché, de Rue89, s'interrogent les responsables de la hausse du chômage.

Combien de chômeurs a coûté Nicolas Sarkozy ?

Par Pascal Riché

Maintenant que nous avons bien ri avec l'annonce, lundi matin par Nicolas Sarkozy, d'une « baisse tendancielle de l'augmentation du nombre de chômeurs », il est temps de réprimer nos gloussements et de nous demander quelle est, ou pas, la responsabilité du chef de l'État dans la montée du chômage depuis cinq ans. Après tout, l'emploi est au cœur de son bilan, qui est aussi son boulet, pour rependre une allitération du poète Laurent Fabius.

La question est d'autant plus sérieuse que le candidat Nicolas Sarkozy de 2007 avait invité les électeurs à le dégager cinq ans plus tard si le taux chômage, alors de 8%, refusait de se plier à sa volonté et continuait de dépasser 5% au terme de son quinquennat. Il l'avait clairement déclaré sur France 2 :

« Je veux m'engager, par exemple, sur le plein emploi : 5% de chômeurs à la fin de mon quinquennat ! Et ce travail, on ne nous demande pas nous, une obligation de moyens madame Chabot. On nous demande une obligation de résultat. C'est quand même extraordinaire, la démocratie, faut qu'elle vive. Si on s'engage sur 5% et qu'à l'arrivée il y en a 10, c'est qu'il y a un problème. »

Il dit avoir tout fait pour nous « protéger »

Eh bien, à l'arrivée, il y a effectivement « un problème ». Le chômage est passé en cinq ans de 8,4 % à près de 10% de la population active : près d'un million de personnes de plus fréquentent Pôle emploi. Si l'on prend en compte l'ensemble des personnes touchées (demandeurs d'emploi, temps partiels subis, chômeurs découragés...), le tableau est plus sombre encore : le nombre des personnes frappées par le chômage a augmenté d'un tiers.

Pour se défendre, Nicolas Sarkozy parle de la « crise inouïe » qu'il a dû traverser : la plus grave « depuis la Seconde Guerre mondiale », une crise que personne n'avait prévue ; il affirme par ailleurs qu'il a tout fait pour « protéger » les Français pendant cette crise, avec des résultats meilleurs que chez les voisins européens.

Ces deux arguments sont contestables.

Quand la Grèce a flanché, Merkozy a ergoté

D'abord, la « crise inouïe » que nous venons de vivre n'est pas un météorite qui tombe du ciel. Nicolas Sarkozy en porte sa part responsabilité. Certes, on ne peut l'accuser d'avoir joué un rôle direct dans le déclenchement de la crise des subprimes de 2008-2009, née de l'absence de régulation des secteurs financier et immobilier ; en revanche, il était bien placé pour éviter la crise européenne de la dette souveraine de 2010-2012, ou au moins d'en réduire l'ampleur, ce qu'il n'a pas fait.

Empêtrés dans les égoïsmes nationaux, Nicolas Sarkozy comme Angela Merkel et les autres dirigeants européens n'ont pas pris les bonnes décisions quand la Grèce a commencé à flancher : alors qu'il fallait très vite afficher une solidarité européenne sans faille, ils ont préféré ergoter sans fin. Ils ont mis énormément de temps à saisir la gravité de la crise, ce qui les a conduit à enchaîner une série de plans dits de « sauvetage » de la Grèce, imposant à chaque fois à ce pays malade une austérité qui n'a fait que le couler un peu plus. Ce n'est pas parce qu'on a dansé de façon irresponsable au bord du précipice pendant des mois qu'on peut se vanter d'avoir évité à ses concitoyens d'y tomber. Ces errements ont eu un coût en terme de chômage.

Entreprises, quartiers... qu'a-t-il fait ?

L'autre argument, celui des mesures « protectrices », n'est pas plus convaincant. Certes, Nicolas Sarkozy a laissé filé les déficits publics pendant la crise pour éviter un trop lourd plongeon de la croissance ; il ne s'en vante pourtant pas aujourd'hui, dans le contexte de crise des finances publiques. Pour le reste, qu'a donc fait le pouvoir en place pour réduire le taux de chômage ?

A-t-il inventé des mesures incitant à l'embauche ? Mesure phare du quinquennat, l'exonération fiscale et sociale des heures supplémentaires (afin de « travailler plus pour gagner plus ») a eu un effet négatif sur la création d'emplois : face à la crise, les entreprises préfèrent les heures sup subventionnées aux embauches.

S'est-il engagé avec hardiesse dans un plan contre le chômage des jeunes (23% en France, contre moins de 10% en Allemagne) ? Non, à part quelques mesures pour favoriser les contrats en alternance.

A-t-il mené une politique industrielle audacieuse pour stopper l'hémorragie d'emplois dans ce secteur (la part de marché de la France dans le commerce mondial a reculé de 60% depuis 1995) ? Il y a eu les « pôles de compétitivité » régionaux et quelques crédits d'impôt recherche, mais ils ne peuvent tenir lieu de stratégie : celle ci doit englober l'éducation, la formation, la fiscalité, l'innovation et s'inscrire dans une approche européenne — l'euro fort, notamment, fait aussi partie du problème.

Où en est, ensuite, le « plan Marshall » promis en 2007 pour « les quartiers », nom pudique que l'on donne à ces zones en perdition où le chômage atteint des niveaux vertigineux (17% et 42% chez les jeunes hommes) ? C'est de l'avis général un échec.

Qu'est-ce qui a été fait, enfin, pour favoriser les entrepreneurs ? En guise de politique économique, Nicolas Sarkozy a favorisé davantage la rente que le risque, allant jusqu'à supprimer les droits de succession en 2007 et distribuer des cadeaux fiscaux aux ménages les plus aisés !

Le halal, pour déplacer le débat

Impossible, donc, pour Nicolas Sarkozy de s'exonérer de la responsabilité de ce sombre tableau : c'est ce qui le pousse à déplacer le débat de la campagne vers d'autres sujets, comme la sécurité ou la viande halal.

La comparaison avec les autres pays européens trouve vite ses limites. Depuis cinq ans, l'Allemagne, malgré une croissance moins forte, a vu son taux de chômage reculer de 8,5% à 6,7% (même s'il y a beaucoup à dire sur la méthode employée). Et si la France s'en est mieux tiré que l'Espagne, sur le front du chômage, ce n'est pas vraiment grâce à l'action des gouvernements Fillon : c'est parce qu'il existe dans notre pays des amortisseurs sociaux robustes : ceux-là même que la droite rêve d'alléger.
Pascal Riché

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L'emploi est en panne, les candidats aussi.

Par Gil Mihaely

En cinq ans, le chômage en France a beaucoup augmenté. C'est un fait indubitable. Pensez-vous, cependant, que si Ségolène Royal avait été élue en 2007 en lieu et place de Nicolas Sarkozy, la France aurait aujourd'hui retrouvé le niveau d'emploi des années 1960 et vendrait des machines-outils à l'Allemagne ? Si c'est le cas, autant arrêter votre lecture ici, car on va tenter de traiter sérieusement un sujet sérieux. La question est donc la suivante : dans les circonstances particulières des quatre dernières années, avec des crises en cascade dans la plupart des économies développées, quelle est la part de responsabilité de Nicolas Sarkozy dans les chiffres incontestablement mauvais du chômage ? Une deuxième question découle logiquement de la première : qu'aurait dû faire le président de la République pour que notre économie crée plus d'emplois et en détruise moins ?

Puisque l'Allemagne est devenue, pour presque toute la classe politique, le « modèle » à imiter, rappelons à son sujet quelques vérités. Si l'économie allemande, notamment son industrie et ses exportations, vont bien, c'est en grande partie parce que les Allemands vont mal et acceptent d'aller mal. En effet, sans les réformes de Gerhard Schroeder et la création du système dit « Hartz » (du nom de Peter Hartz, ministre social-démocrate de l'économie dans le gouvernement Schroeder), qui se sont traduites par la précarisation et la paupérisation d'un grand nombre de ci-devant membre des classes moyennes, il n'y aurait point d'excédents commerciaux ni de « plein emploi » outre-Rhin.

On estime aujourd'hui que le nombre de bénéficiaires de l'aide sociale dite « Hartz IV » s'élève à 6,6 millions. La réalité du marché du travail allemand, c'est aussi cinq millions de travailleurs pauvres, autant de petits boulots (en augmentation de presque 50%) et une explosion de l'intérim qui atteint 134%. Quant aux retraités ils sont de plus en plus nombreux (presque 700 000) à devoir, comme beaucoup d'Américains, compléter leurs petites pensions avec les revenus d'un mini-job. Ça fait envie, non ? Ajoutons que le taux d'emploi des femmes de 15 à 64 ans est de 45 % outre-Rhin contre 53 % en France et que les moins de 20 ans représentent 18,3 % de la population allemande et un quart de la nôtre : il est tout de même plus facile d'avoir un faible taux de chômage des jeunes quand on n'a pas de jeunes….

Dans ces conditions, on peut effectivement se poser des questions sur le sens du terme « plein emploi » voire sur la signification du taux officiel de chômage chez nos cousins germains. Force est de reconnaître que la France a échappé à cette thérapie-là et que le président sortant y est pour quelque chose. Certains de ses électeurs pourraient même légitimement le lui reprocher, car il a été élu pour reformer l'économie française en s'inspirant de tout ce qui marche ailleurs, outre-Rhin ou outre-Atlantique. Or il ne l'a pas fait ou très mollement. On imagine aisément les critiques de la gauche si le prix d'une baisse du chômage avait été le démantèlement du SMIC, la suppression du RSA et la généralisation du CDD comme contrat de travail standard…

On pourrait donc se féliciter, a priori, que les deux prétendants majeurs à l'Élysée soient d'accord sur ce qu'il ne faut pas faire, en l'occurrence importer les thérapies appliquées en Allemagne. On sera en revanche plus inquiet sur ce que l'un et l'autre se proposent de faire pour relancer l'emploi. À ma gauche on se propose de rouvrir en grand les guichets d'embauche de fonctionnaires et de multiplier les emplois semi-publics aidés pour les jeunes, les vieux, les femmes et les divers. À ma droite on préfère chercher la formule magique qui permettra de réduire le coût du travail sans toucher à la fiche de paie : si Nicolas Sarkozy est réélu, on peut donc s'attendre à ce que les embauches de jeunes, de vieux, de femmes et de divers bénéficient de nouvelles exonérations de charges.

L'ennui, c'est que ces deux politiques ont déjà fait la preuve de leur inefficacité. Voilà pourquoi même si tout change, rien ne changera vraiment. Ce repli de Nicolas Sarkozy et de François Hollande sur de vieilles recettes pour électeurs déjà convaincus (ou n'ayant guère d'autre choix in fine) est d'autant plus dommageable qu'ils avaient l'un et l'autre la possibilité d'innover réellement en matière d'emploi. Il suffit d'observer l'enthousiasme qui saisit l'électeur, et notamment l'électeur ouvrier ou chômeur, dès qu'on lui parle de protectionnisme. Et peu lui chaut, à l'électeur que ce protectionnisme soit de droite, à la Guaino, ou de gauche, à la Montebourg. Ce qu'il veut, notre électeur, c'est qu'on arrête d'ériger le libre-échangisme en fondement de nos valeurs républicaines et qu'il ne soit pas aussi difficile d'acheter une jolie robe made in France à un prix raisonnable que de trouver du cassoulet au confit d'oie dans une gargote pékinoise.

Reste une question : si l'option « protectionnisme intelligent » peut à la fois rapporter moult voix et aider à résorber le chômage pourquoi nos deux larrons ne s'en emparent-ils pas ? La réponse à cette excellente question est que les deux candidats qui font la course en tête sont d'accord sur l'essentiel, c'est-à-dire le cadre général : la monnaie unique et une Union européenne gérée plus ou moins selon le Traité constitutionnel rejeté en 2005 et renforcé depuis par des mesures anti-dette qui ont amené encore plus de contrôle européen sur les budgets des États membres. Hors de la Règle d'or, point de salut, la messe est dite.

Dans ces conditions, en matière économique et sociale, nous avons le choix entre un gendre idéal et un mauvais garçon ou, si vous préférez, entre le candidat de Jacques et celui de Bernadette. Excitant, non ?

Gil Mihaely

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