Quatrième round : Arnaud Montebourg est-il le sauveur de la gauche ?

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Rue89 - Causeur : la battle

Chaque semaine pendant la campagne, Yahoo! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur.fr sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché s'interrogent sur Arnaud Montebourg... et le plus convaincu n'est pas celui que l'on pense.


Montebourg, le Saint-Bernard dans un jeu de quille

Par Pascal Riché

Montebourg peut-il sauver le PS ?  Le voir débouler ainsi, fort de ses 420 000 voix, dans le jeu des vieux apparatchiks du PS est plutôt rafraîchissant, mais j'y vois plus l'arrivée d'un chien dans un jeu de quille que l'impétrance d'un sauveur. Dans l'interview qu'il a donnée à Libération, publiée ce mardi et titrée modestement "J'ai sorti le PS du formol", il ne se fait pas vraiment bâtisseur : il expose ses blessures d'amour propre, fustigeant à l'ancienne les deux finalistes qui ont eu à son égard, dit-il, "des marques de mépris et de condescendance". Pas une seule fois dans l'interview il ne parle de battre Nicolas Sarkozy.

Deux catégories de personnes l'ont pourtant d'ores et déjà vêtu du costume de chevalier blanc : la gauche du PS et les souverainistes.
Les premiers sont des électeurs qui n'osent pas rejoindre Mélenchon pour diverses raisons : rejet des alliés communistes de ce dernier, peur d'un nouveau 21 avril, fidélité au PS... Ils pensent que Montebourg peut empêcher le PS de se laisser dériver vers ses démons "sociaux-libéraux".

Le député de Saône-et-Loire refuse pour sa part qu'on le classe "à gauche du PS". Sur France info  il se récriait récemment : "Je ne crois pas que mes propositions soient "ancrées" à gauche ; elles sont de gauche tout simplement". Dans Libé, il dit ce mardi matin : "J'ai récupéré des électeurs de Royal, du NPA, de Mélenchon, de Chevènement, de l'extrême droite et des gaullistes", sans parler de ceux "d'Europe Ecologie les Verts et des radicaux de gauche" . Cela fait du monde... En réalité, la seule vraie proposition vraiment "ancrée à gauche" de Montebourg est la mise sous tutelle des banques... qui risque de toute façon de s'imposer à n'importe quel gouvernement dans les mois qui viennent.

Les souverainistes, pour leur part, voient en Montebourg l'un des leurs.  Son discours sur la "démondialisation" et "le protectionnisme" les séduit, et pas seulement ceux de gauche. Nicolas Dupont Aignan lui tressait des lauriers  samedi soir sur France 2 et ma consoeur de Causeur Elisabeth Lévy semble raide dingue de lui. On a même vu  Marine Le Pen et le Bloc identiaire lui adresser un coup de chapeau.

L'espace que Montebourg occupe aujourd'hui à gauche épouse à peu près les même contours que celui que s'était taillé dans les années 70 Chevènement, un homme qu'il cite fréquemment dans ses discours. Le "Che" avait fondé le Ceres, mais avait été marginalisé face à une autre tête nouvelle  Michel Rocard. Parti de l'aile gauche du parti, Chevènement a ensuite creusé le sillon minoritaire d'une gauche républicaine et autoritaire, qui est toujours vivace : c'est la gauche qui aime que les élèves se lèvent dans les classes quand le maître entre ou qui refuse la dépénalisation du cannabis. Elle avait voté Royal en 2007, elle a voté Montebourg en 2012.

Deux risques : Chevènementisation et Bayrouïsation

Arnaud Montebourg a capté l'héritage de Chevènement, avec le risque de connaître le même sort que lui : celui d'un ministre qui hésite sans cesse entre "fermer sa gueule ou démissionner". Le costume sent un peu la naphtaline, et on peut s'interroger sur la nouveauté de ses "idées nouvelles".  Qui au PS ne veut pas protéger les Français contre les marchés tout puissants ou ne veut pas lutter contre la corruption ?  Quant au protectionnisme, on a mal à y voir une "nouveauté" :  il est vieux comme le commerce, et ses vertus supposées sont controversées depuis toujours. La  VIe République, enfin, est une idée intéressante, mais elle n'est pas centrale (sauf à se résigner sur les autres questions : comme le dit l'historien Emmanuel Todd, l'un des indicateurs de l'inaction économique, c'est quand la classe politique se met à se passionner pour les institutions).

François Bayrou lui aussi prônait une VIe République. Entre les deux tours de l'élection de 2007, les commentateurs en faisait, comme pour Montebourg aujourd'hui, un "faiseur de roi". Auréolé de ses 18%, il était "la surprise", le vent nouveau. Lui aussi refusait de se prononcer pour l'un ou l'autre des finalistes,  Sarkozy ou Royal,  préférant s'isoler sur son Aventin.  Il n'a sorti "du formol" ni l'UMP, ni le PS :  son impact sur les uns et les autres a été à peu près nul. C'est le risque qui guette au sein de sa propre famille Arnaud Montebourg s'il s'enferme dans ses règlements de comptes, et s'il oublie que pour un socialiste qui se respecte,  l'impétrant c'est la rose.

Pascal Riché

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Quatre cent mille beaufs de gauche ?

Par Elisabeth Lévy

Il faut rendre grâce à Arnaud Montebourg, ne serait-ce que parce qu'on lui doit un spectacle désopilant, ça n'arrive pas tous les jours. Les deux finalistes, qui jusque-là se signaient en entendant le mot « protectionnisme », resteront, grâce à leurs contorsions pour prouver qu'ils avaient toujours été proches des idées « d'Arnaud », dans les annales de la tartuferie politique. À entendre les « impétrants » et leurs fabricants de bobards respectifs, le petit Montebourg n'avait pas encore du poil au menton que Martine Aubry et François Hollande bataillaient déjà contre la mondialisation « néo-libérale ».

Dès dimanche soir, François Hollande évoquait « une France qui doit se faire respecter, y compris dans ses échanges » avant de s'adresser aux électeurs égarés sur le mode « je vous ai compris ». La maire de Lille, elle, ne s'est pas trop foulée, se contentant de chanter l'air de « la vraie gauche c'est moi ». Interrogée par Laurence Ferrari sur le succès de Montebourg, elle a sorti sa formule magique - le « changement » : le message du vote a-t-elle dit, c'est que les gens veulent « un changement profond et j'incarnerai ce changement. Il faut que ça change vraiment et que ça change enfin. Il faut un vrai changement de gauche. » Quelqu'un a dû lui faire croire qu'à chaque fois qu'elle disait « gauche » ou « changement », elle gagnait 100 voix. Quant à Laurent Fabius, qui s'est soudain rappelé qu'il avait été en 2005 le chef de file des « nonistes » de gauche avant de rallier le camp du « oui », il faut saluer sa performance dans le genre « je parle pour ne rien dire » sur RTL mardi matin : « les électeurs d'Arnaud Montebourg peuvent se retrouver dans la ligne de Martine sans que Martine ait à changer de ligne », a-t-il décrété. Elle est bonne celle-là.

Au passage, il est significatif que les commentateurs les plus favorables à la ligne de Montebourg, y compris à Causeur, admettent sans la moindre discussion qu'il se situe à la gauche du PS, comme s'ils avaient intériorisé l'idée que ce qui est bien est de gauche.

Tout le monde s'accorde à dire que le député de Saône-et-Loire occupe l'espace politique qui était en 2002 celui de Jean-Pierre Chevènement, mais on préfère oublier, comme le principal intéressé d'ailleurs, qu'il entendait précisément casser le rideau de fer de la vie politique française. C'est que pactiser avec l'ennemi - la droite - est un crime bien plus grave qu'avoir applaudi ou accepté les politiques dont on observe aujourd'hui les ébouriffants résultats.

S'il y a un enseignement à tirer de la primaire, il est pourtant que le clivage idéologiquement structurant n'est pas celui qui sépare la droite de la gauche mais celui qui oppose les adeptes de la raison mondialiste à ceux que, faute de mieux, on qualifie de souverainistes et qu'on trouve aussi bien à droite qu'à gauche, à l'extrême droite qu'à l'extrême gauche.

Les deux nouveaux amis de « Démondialisator », amusant surnom inventé, me semble-t-il, par Marc Cohen, se trouvent être, l'une la fille de Jacques Delors, l'autre l'ex-chef de l'ex-courant deloriste. Comme il paraît que le nom de Delors ne dit rien aux moins de vingt ans, rappelons que ses héritiers le vénèrent comme le père-fondateur de la merveilleuse Europe qui est, comme le dit Alain Juppé, l'avenir d'une France condamnée par le sens de l'Histoire et qu'il a été l'un des plus ardents propagandistes du dogme libre-échangiste hors duquel il n'y avait point de salut — qui ne préfèrerait l'ouverture à la fermeture ?

Sauf distraction de ma part, on n'avait guère, jusque-là entendu Aubry et Hollande s'insurger contre la croyance selon laquelle la disparition des frontières était notre avenir inéluctable et radieux — il me semble même qu'ils ont participé avec ardeur à la traque des « hérétiques », régulièrement accusés de vouloir revenir au sombre âge des nationalismes. Bien sûr, ils n'aiment pas les délocalisations, les inégalités et les riches — ils sont de gauche, vous dit-on. Ce qui revient à détester les effets dont ils chérissent les causes.

Cette croyance aveugle avait en outre l'avantage de rejeter dans les limbes des classes populaires dont on ne savait que faire. Coup de chance, non contents de sentir mauvais sous les bras et d'être des arriérés incapables de s'adapter au monde nouveau, ces beaufs se sont jetés dans les bras du diable lepéniste. Bon débarras ! L'ennui, c'est qu'ils votent et qu'on peut difficilement être élu sans eux. D'où la popularité nouvelle de Montebourg : « C'est le seul qui puisse parler aux électeurs du Front national », m'a confié le patron de Libération, Nicolas Demorand. Qu'il apparaisse nécessaire de parler à ces brebis égarées jusque-là cantonnées derrière un improbable cordon sanitaire, voilà qui est incontestablement un progrès.

Ne nous emballons pas. Montebourg « sauveur de la gauche », c'est à voir. On peut compter sur le champion du PS, dès qu'il sera désigné, pour s'empresser d'oublier toutes les qualités qu'il trouvait ces derniers jours au bel Arnaud et à ses idées. Quant à celui-ci, sur le plateau de France 2, il a donné le sentiment de jouer la suite de sa carrière plutôt que l'avenir de la France — sans doute était-il de mauvaise humeur.

Reste que grâce à cette primaire si réussie puisque tous les médias le disent, les idées défendues par Montebourg et bien d'autres ont acquis une dignité nouvelle : il est désormais permis de les discuter. C'est peu et c'est beaucoup. Cela ne sauvera pas la gauche, ni la droite bien sûr, mais on ne voit pas bien pourquoi il faudrait les sauver. En revanche, cela réjouira tous ceux qui, au-delà de leurs différences, partagent la conviction que les gouvernants élus doivent et peuvent retrouver les capacités d'action sur le réel qu'ils ont volontairement abandonnées à une palanquée de mains invisibles. C'est ce que veulent les peuples: cela s'appelle la politique. Et c'est la seule chose qu'il faille sauver.

Elisabeth Lévy

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