Le Monde selon Ravanello

Cameroun : pourquoi une rançon pour les otages ?

Les Français enlevés au Cameroun après leur libération retrouvent leurs familles en France. AFP
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AFP
lun. 29 avr. 2013 18:00 HAEC


Une rançon a bien été versée pour obtenir la libération de la famille Moulin-Fournier enlevée au Cameroun. Nous l’avons dit sur I-télé et nos confrères de Reuters sont venus confirmer et préciser l’information. Sept millions de dollars exigés (1 million par otage, notre info) et au tout dernier moment des ravisseurs qui transigent dans les toutes dernières heures à la moitié (500 000 dollars par otage, 3,5 millions au total selon Reuters). On ne détient jamais seul la vérité, on essaye de s’en approcher, humblement.

Alors qui a payé ? On ne peut le dire avec certitude. Le Président camerounais Paul Biya ? GDF–SUEZ, l’employeur ? L’Etat français ? Le premier, Biya, a-t-il fait l’avance aux autres en attendant remboursement ? On le répète, impossible aujourd’hui d’affirmer une version. Mais on a payé. Sur Twitter, les moralisateurs de comptoir se sont déchainés contre François Hollande : "Menteur, Tartuffe", ce gouvernement qui "ne respecte pas ses principes" dans une débauche de violence et de bêtise qui donnait la nausée.

                Les autorités françaises n’avaient pas beaucoup de cartes face aux ravisseurs

Alors disons les choses, telles que je les aie sur le cœur. D’abord bravo. Chapeau à ceux qui ont permis aux otages de rentrer chez eux. Coté français à la cellule de crise du quai d’Orsay. A celui qui la dirige, Didier le Bret, qui dans les gravas du tremblement de terre d’Haïti jusqu’au tarmac d’Orly montre qu’être à la hauteur de la situation est une nature. Bravo aux autres, anonymes hommes et femmes de devoir qui servent leur pays au sens le plus noble, donné par les Britanniques. "Public servant". Au service de leur concitoyens.
Ils sont libres. Il a fallu payer ? Et alors ? La vie d’enfants était en jeu. Le plus jeune avait 5 ans. La situation était inédite et intenable. Dans ce poker menteur, les autorités françaises n’avaient pas beaucoup de cartes dans leur jeu face aux ravisseurs. On ne joue pas longtemps la montre quand des enfants sont détenus depuis 2 mois dans des conditions extrêmes. Qui au nom du principe « La France ne paye pas » aurait accepté de sacrifier la vie de ces enfants ? Que se lève ce fou pour mériter notre mépris.

"La France ne paye pas"

Le principe "la France ne paiera plus de rançon pour ses otages" a été écorné et on mentirait pour le masquer ? Quand bien même ce serait vrai, encore une fois bravo. Que le message envoyé à Aqmi et à ses émules reste clair : "Pour vous pas d’exception, pas de rançon. Pas d’argent à ceux qui nous font la guerre". Alors s’il le faut, mentez messieurs, avec force, avec aplomb, répétez haut et fort "la France ne paye pas". Mentez messieurs, car tel est votre devoir. C’est votre honneur.

Dans ce cas direz vous, pourquoi diffuser ces infos ? Parce que très modestement aussi c’est notre devoir. Pas pour jouer les moralisateurs, ni s’installer dans la posture facile du redresseur de tort qui pointe la duplicité des autorités. Il ne s’agit pas d’affaire Cahuzac. La morale n’a rien à faire là-dedans. Nous n’avons pas donné ces informations pour le plaisir de mettre en porte à faux la parole de l’Etat. Nous l’avons fait parce que notre devoir est de vous permettre de comprendre.

Comprendre l’implication énorme du gouvernement camerounais dans la résolution de cette prise d’otage. Mesurer combien la France est redevable au président Biya. Car entre Etats, on ne se rend pas des services : on ouvre des ardoises qu’un jour on vous présente. Comment Biya demandera-t-il à la France de régler sa dette ? Par de l’argent ? Des contrats ? Un service dans le dossier des biens mal acquis ou lui et son fils sont impliqués ? L’avenir nous le dira et on le comprendra plus aisément à la lecture des événements récents.

Dès le lendemain, l'armée nigériane lançait un raid contre un village

Comprendre l’attitude de Paul Biya, ce vieux président tant décrié qui tente de se refaire une virginité en jouant les humanistes dévoués. Comprendre aussi les Nigérians, qui ont vu 16 de leurs pires ennemis, membres de Boko Haram, gentiment remis en liberté sur le sol, sous leur nez, avec prière formulée par la France de ne pas bouger. Ils ont tenu leur engagement. Il n’y a pas eu d’assaut pour libérer les otages, ce qui aurait été l’assurance d’un carnage. Mais dès le lendemain de la libération, l’armée nigériane, libérée de sa parole donnée, lançait un raid contre un village, fief de Boko Haram. 180 morts, 300 maisons brûlées selon la Croix rouge. La aussi on comprend mieux.

Comprendre enfin que depuis que la France a "déclaré la guerre au terrorisme", c ‘est tout a chacun qui est impliqué, de gré ou de force. Là des otages de grands groupes, ailleurs au Mali des soldats qui se battent, là-bas en Libye une ambassade qui explose, tandis que le même jour deux hommes liés à Al-Qaïda étaient arrêtés en Espagne alors qu’ils partaient faire le Djihad contre la France au Mali.

C’est cela aussi qu’il faut comprendre. La France a choisi de se mettre en première ligne et ça n’est pas sans conséquence. Dans cette histoire, chacun est dans son rôle. Avec pour ligne de conduite le sens du devoir pour les uns, l’honnêteté intellectuelle pour les autres. Et on se passera des donneurs de leçons.

Olivier Ravanello

Après des débuts au service international de LCI où il devient grand-reporter notamment au Proche et au Moyen-Orient, Olivier Ravanello remporte la 2e place du prix Bayeux pour son reportage La police israélienne face aux attentats-suicides. Deux mois de reportages dans l'Irak en guerre, la couverture de la réélection de George Bush Junior, son poste de correspondant permanent à Moscou pour TF1 et LCI et le prix de la presse diplomatique ont fait de lui un véritable expert en questions internationales. Depuis son arrivée à i>TELE en 2009, Olivier Ravanello est ainsi le spécialiste des questions internationales pour la chaîne. A la rentrée 2012, il présente plusieurs chroniques Le Monde en plus à 19h20 et Le Monde ne dort jamais à 23h15.

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