Le Monde selon Ravanello

Inde : la démocratie violée

Inde : la démocratie violée. AFP

À quoi juge-t-on une démocratie ? À sa capacité à organiser des élections et de faire tourner le pouvoir ou aux valeurs qu’elle défend ou pas ? On entend le cœur des indignés réflexes s’interroger sur les droits de l’homme en Chine à l’occasion de la visite de François Hollande, comme si la France et l’Europe avaient le choix de parler ou non avec ce géant économique financier industriel de demain qu’est la Chine. En revanche, en Inde, pas de problème. Quand un président s’y rend, on s’extasie devant les saris éblouissants, on se berce de quelques citations de Gandhi, on admire ces gens qui parlent si bien Anglais, et on se dit que quand même, ce pays est une belle démocratie en construction.

Et puis on regarde le journal et on voit des gens qui manifestent pour demander justice après le viol d’une fillette de 5 ans. Je ne parle pas là de faits divers. Tous les pays, toutes les sociétés peuvent produire des faits divers abjects. Mais ils sont en général considérés par ces sociétés comme une anomalie et l’horreur du geste d’un homme renvoie à l’humanité normale des autres.

En Inde, une jeune femme a été violée des heures durant dans un bus par des hommes qui se succédaient pendant qu’un autre conduisait. Ils ont franchi des contrôles de policiers qui n’ont rien vu. Le viol s’est terminé avec une barre de fer rouillée et la jeune femme est morte de ses blessures. Puis c’est une touriste suisse qui a été violée. À présent une fillette de 5 ans retrouvée mourante dans un recoin de son propre immeuble. C’est révoltant évidemment. Mais ce qui donne envie de pleurer, c’est de voir des gens manifester.

Qui imaginerait dans une démocratie en état de marche que des associations soient obligées d’aller manifester devant la police ou les préfectures pour s’assurer d’obtenir justice ? Personne bien sûr. L’appareil policier judiciaire lui aussi serait révulsé et chercherait à faire justice. Pas en Inde.

À chaque fois, les témoignages identiques ressortent. Les pressions faites par des policiers pour éviter les plaintes. La corruption à tous les niveaux qui tente d’étouffer les scandales. Ces victimes que l’on regarde de haut surtout quand elles n’appartiennent pas à la bonne caste. Ah les castes ! L’apartheid venu du fond des âges mais qui n’a jamais poussé un président étranger à s’interroger publiquement sur la compatibilité entre castes et démocratie. Sans parler des touristes qui trouvent ça « terriblement intéressant ». L’Inde des parlementaires qui votent des lois du bout des doigts pour durcir la législation contre le viol pendant que les télévisions diffusent des clips de star du rap qui glorifie le viol. Sans parler du "finger test". Le test du doigt, pratiqué après une plainte pour viol. Si le médecin réussi à introduire deux doigts dans le vagin d’une victime, c’est qu’elle « est habituée à avoir des rapports sexuels et donc qu’elle n’a pas été violée » ! Une salope quoi. Révoltante ineptie, incroyable mépris des femmes dans un pays dont on loue le niveau des universités !

Les ONG qui travaillent en Inde publient des statistiques effrayantes : plus de 50% des enfants indiens ont été victime d’abus sexuel. Et 3 % seulement de ces agressions sont signalées à la police. Quand on entend les psychologues expliquer que les violeurs sont la plupart du temps d’anciens violés, on mesure l’étendue des dégâts.

En juin, une enquête menée par TrustLaw, un service d'informations légales de la Fondation Thomson Reuters, sur les vingt premières économies du monde, classe l'Inde comme le pire pays pour les femmes, du fait, entre autres, du mariage des mineures, des meurtres pour dot insuffisante et de l'esclavage domestique. Une situation pire encore qu'en Arabie Saoudite. Un indien sur 5 reconnait avoir déjà violée une femme, souvent la sienne, qui se refusait à avoir des rapports sexuels. "L’inde a manifestement un problème avec les femmes", écrivait récemment une journaliste indienne dans le Washington Post. Ça n’est pas rien dans un pays d’un milliard deux cent mille habitants qui prétend au rang de grande démocratie de la région…

Olivier Ravanello

Après des débuts au service international de LCI où il devient grand-reporter notamment au Proche et au Moyen-Orient, Olivier Ravanello remporte la 2e place du prix Bayeux pour son reportage La police israélienne face aux attentats-suicides. Deux mois de reportages dans l'Irak en guerre, la couverture de la réélection de George Bush Junior, son poste de correspondant permanent à Moscou pour TF1 et LCI et le prix de la presse diplomatique ont fait de lui un véritable expert en questions internationales. Depuis son arrivée à i>TELE en 2009, Olivier Ravanello est ainsi le spécialiste des questions internationales pour la chaîne. A la rentrée 2012, il présente plusieurs chroniques Le Monde en plus à 19h20 et Le Monde ne dort jamais à 23h15.

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