Johnny Depp, sa carrière en dix rôles

Acteur culte pour au moins deux générations de spectateurs, rien ne semble arrêter Johnny Depp. Le comédien nous revient cette semaine avec Rhum Express, son deuxième film adapté des écrits azimutés de Hunter S. Thompson (après Las Vegas parano)

L'occasion de revenir sur le parcours d'un acteur qui aura su alterner entre grosses machines et pépites indépendantes. Ce panel des hauts et des bas du comédien tient lieu de cartographie de ces 20 dernières années, tant son parcours aura su anticiper les goûts et préoccupations de ses contemporains. Un talent immense et inclassable, néanmoins en quête d'un nouveau souffle.

Les Griffes de la nuit - 1984

Beaucoup l'ont oublié, mais les débuts au cinéma du sieur Johnny firent les beaux jours de la saga Freddy. Comme de nombreux jeunes comédiens, le cinéma de genre lui servit de tremplin, et permit à toute une génération d'adolescentes de frémir devant le sort réservé au malheureux acteur, et à sa dulcinée, étripée en pleine lévitation. Avec une poignée de scènes et quelques répliques, Depp ne se doutait certainement pas de la carrière qui l'attendait !

Edward aux mains d'argent — 1990

Le rôle de la révélation. Le comédien fait preuve d'une belle audace et d'une prise de risque remarquable pour son jeune âge, en acceptant le rôle difficile et inclassable d'un robot doté de ciseaux en guise de mains. La maîtrise de Burton, alors au sommet de son art, la justesse et la poésie de l'interprétation de Depp sont à l'origine de l'image de rebelle arty qui est encore la sienne aujourd'hui.

Arizona dream — 1992

Première composition "sérieuse" pour l'artiste en devenir, qui lui offre la possibilité de travailler pour Émir Kusturica, déjà honoré par une palme Cannoise. Il interprète un jeune homme paumé, coincé au sein d'une famille déjantée, qui lui vaudra d'avoir pour partenaires Jerry Lewis, Vincent Gallo, et Faye Dunaway, excusez du peu ! Cette distribution haute en couleur fit alors passer un peu inaperçu le formidable travail de Depp, qui compose avec subtilité le portrait d'un doux rêveur aux prises avec une réalité tantôt hilarante, tantôt glaçante.

Ed Wood — 1994

Nouvelle fructueuse collaboration avec Tim Burton, ce film en noir et blanc est une fois de plus l'occasion pour Depp d'affirmer sa différence, et de rendre hommage à Wood, réalisateur intronisé "le plus nul de l'histoire du cinéma." Il rend un hommage fin et touchant à ce paria du septième art, dont il fait un énergumène en rupture de banc, enthousiaste et farfelu, aux fêlures bien visibles et bouleversantes. Un hymne brillant à la marginalité, qu'il est urgent de redécouvrir.

Dead Man — 1995

Bien des comédiens rêveraient de tourner avec Jim Jarmush, réputé pour offrir aux acteurs de merveilleux écrins à leur talent. C'est le cas ici avec un rôle sur mesure, où Depp impose sans mal un jeu autre, distancié, véritable porte ouverte à la méditation et à la contemplation. Un film lent, posé, et pourtant vertigineux, où l'artiste incarne à merveille un homme qu'un crime involontaire pousse à se retirer du monde. Rarement l'attente et le désespoir auront si bien été portés à l'écran.

Las Vegas parano — 1998

S'il est de bon ton de voir dans Las Vegas parano un trip hallucinogène délirant, l'œuvre de Gilliam va bien au-delà de la chronique déjantée. Le réalisateur et son comédien livrent ici tout l'amour qu'ils portent à l'auteur adapté : Hunter S. Thompson, père du Gonzo journalism, style d'écriture à la frontière du reportage et de la fiction, plongée dans les tréfonds d'une Amérique où les rêves et les utopies se sont écroulées. Depp parvient à retranscrire le style et la pensée chaotique de l'auteur grâce à son jeu ahurissant, poussant le mimétisme avec son modèle dans ses derniers retranchements.

Sleepy Hollow — 1999

Peut-être la plus pure et belle collaboration entre Burton et son acteur fétiche. L'un et l'autres s'effacent, et mettent leur tics, talents et obsessions au service d'un somptueux conte gothique. Johnny fait ici montre d'un savoir-faire et d'une subtilité que le sujet ne lui imposait pas, mais qui parvient à sublimer l'ensemble du film. Le comédien évolue avec un naturel confondant dans cet univers si particulier, où il donne la réplique à Christina Ricci, Christopher Walken et Christopher Lee. Véritable déclaration d'amour au fantastique et à ses heures de gloire, le long-métrage demeure encore aujourd'hui un exemple virtuose de direction artistique, à laquelle seul Wolfman peut faire concurrence.

Desperado 2 — 2003

S'il s'agit sans doute d'un des films les plus décérébrés de ces 15 dernières années, dur de nier le plaisir ressenti au visionnage de cette série B aussi généreuse que grand-guignolesque, en partie sauvée par Depp, qui s'amuse comme un gamin grâce à un rôle complètement loufoque. Agent de la C.I.A adepte des gadgets, déguisements et autres tours de passe-passe, il nous régale en tueur cruel et inventif, que rien n'arrête, pas même une énucléation oculaire particulièrement corsée. La preuve indiscutable que l'artiste était encore en quête de surprises et de challenges.

Pirate des Caraïbes — 2003

Même Disney n'y croyait pas, et fit tout son possible pour tenter de renvoyer Johnny Depp. Le studio craignait que son interprétation ouvertement grotesque, son apologie du rhum et les nombreuses références homosexuelles disséminées dans ses improvisations ne déconcertent le public. Contre toute attente, le film fut un succès mondial, et enchaîna la mise en chantier de plusieurs suites. Si la performance de l'acteur ne fait aucun doute et peut légitimement provoquer des sommets d'hilarité, le rôle aura fait beaucoup de mal à la star. Interdit contractuellement de multiplier les tournages et/ou les promotions d'autres films pour préserver l'intérêt du public pour la saga, la franchise a asséché le personnage, qui écrase désormais tout les autres rôles dans un festival de gags indigestes et déjà vus. Les choix parfois douteux effectués par Johnny entre les tournages n'ont fait que confirmer l'aporie de son jeu (le calamiteux The Tourist), autrefois inventif et brillant. On espère que le comédien sortira vite de cette grosse machine dédiée à sa gloire, où sa personnalité semble s'effacer derrière un cahier des charges de plus en plus attendu.

Alice au pays des merveilles — 2010

Autre cruelle déception, après un Charlie et la chocolaterie indigent et visuellement hideux, puis un Sweeney Todd où la star se contentait de froncer les sourcils, la collaboration entre Tim Burton et son comédien de toujours paraît s'essouffler. Défiguré par les outrances numériques du réalisateur (qui fit l'erreur de remplacer par ordinateur le regard de l'acteur, premier véhicule d'émotion pour le spectateur), Depp est en panne sèche, et ne parvient qu'à singer Jack Sparrow, noyé au milieu d'un univers qui trahit constamment l'œuvre originale. On rêvait de voir ces deux grands artistes revisiter l'un des contes les plus inquiétants, ambigus et subversifs de la littérature britannique, ils l'ont transformé en blockbuster enfantin et vulgaire. Espérons que Dark Shadows, dont le tournage s'achève, augurera d'un renouveau dans la carrière de ces deux grands du cinéma.


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