Richie in heaven

Richie au paradisÇa faisait bizarre de le croiser quarante ans après. Pourtant, il n’avait quasiment pas changé, hormis cette barbe de mandarin qui pointait par-dessus ses colliers chamaniques. Richie Havens était à Paris, pour les besoins de la promo de son dernier album, il y a cinq ans. Qui ça ? Invariable question qui revenait dès que je citais son nom à mes amis, même les plus érudits. C’est qu’on n’avait quasiment plus entendu parler de lui depuis un soir de l’été 69, dans un vaste champ de boue quelque part dans l’état de New York, une sorte de gigantesque feu de camp passé à la postérité sous le nom de Woodstock.

Oui, Richie Havens était au festival de Woodstock. Il est resté près de deux heures sur scène, même si le film n’a retenu de sa prestation que la chanson intitulée « Freedom ». Une sorte de gospel improvisé, sur les accords du standard « Motherless child », entonné par notre homme tout seul devant près de cinq cent mille spectateurs

Quand on lui rappelait les faits, Richie souriait, prétendait qu’il ne s’était pas vraiment rendu compte de la portée de l’événement, lui qui sortait des bistrots de Greenwich Village. Et se lançait dans une série d’anecdotes sur Jimi Hendrix ou Keith Moon, qu’il a côtoyés à cette occasion. Richie Havens était intarissable. Venu pour une interview d’une vingtaine de minutes, j’ai fini par passer l’après-midi avec lui. Après tout, je n’étais pas à Woodstock, moi.

Richie Havens publiait à l'époque un nouvel album, son ultime, intitulé « Nobody left to crown » et cette fois distribué en France. Un disque sobre et éclairé de l’intérieur, si l’on peut dire, tant ce gaillard irradiait chaleur et douceur. Pendant des années, il a été l’un des rares folkeux noirs, grandi à l’ombre de Dylan ou de Fred Neil. Un genre de Tracy Chapman masculin et avant l’heure. Son style de guitare, constitué de peu orthodoxes accords barrés avec le pouce, il l’a mis au point en trois jours, dans les années soixante, pour relever le défi d’un concert, lui qui se contentait d’écrire des poèmes et n’avait jamais mis les pieds sur une scène. Au début des années 70, ses reprises chantournées de Dylan (« Just like a woman ») ou des Beatles (« Here comes the sun » ) lui ont forgé une jolie réputation de barde humaniste, avant que le succès ne s’estompe peu à peu.

Richie s'est éteint hier, à l'âge de 72 ans. Sur le dernier album, son vingt-septième, au milieu de ses propres compositions, il reprenait le « Won’t get fooled again » des Who, en version acoustique, mais aussi des chansons de Jackson Browne ou Peter Paul and Mary. Juste une bouffée d’un temps jadis, certes nostalgique mais pas trop rétro. Un temps où… comment disait-on déjà ? Ah oui, peace and love. RIP Richie.