Biolay et Raphaël, les héritiers

Benjamin et Raphael

A ma droite, un dandy chiffonné à la superbe nonchalante ; à ma gauche, un troubadour échevelé aux arpèges funambules.  Pas un match de boxe, plutôt une rencontre aux sonnets entre deux hérauts de chez nous qui ont grandi à l'ombre des géants jusqu'à réussir à s'en extirper pour devenir eux mêmes.

Benjamin Biolay et Raphaël publient quasi-simultanément des albums qui marquent à la fois leur originalité face à la confrérie des chanteurs d'ici et leurs racines communes. "Vengeance" pour le premier, "Super Welter" pour le second, sont en effet ostensiblement empreints des influences d'une glorieuse trilogie qu'on pourrait énoncer ainsi : Gainsbourg-Bashung-Christophe.

Benjamin Biolay (initiales BB…) a souvent été taxé de disciple gainsbourien,  sans doute à cause de son parlé-chanté et de l'utilisation rituelle des cordes qui ont fait la griffe du grand Serge, époque "Melody Neson". Il s'en défend à peine, avec un aimable agacement, tout en affirmant que son influence première se niche surtout chez les anglo-saxons, en particulier les Smiths, le groupe de Morrissey et Johnny Marr qui a révolutionné la pop britannique dans les années 80. Mais la diction feutrée et l'art de la rime et des allitérations toujours fidèlement présents dans son nouvel album pourtant plus électro-pop que le précédent, rappellent immanquablement notre regretté homme à tête de chou. Biolay voue aussi un véritable culte à Alain Bashung, le seul artiste décédé qui, selon lui, "avait encore des tas de choses à dire, alors que Lennon et Gainsbourg étaient cuits…" Des albums comme "Play Blessures" et "L'Imprudence" l'ont marqué aussi profondément que, par exemple, "Sgt Pepper's" ou "Meat is Murder".

Vengeance et Super Welter

Raphaël, lui, signe avec son nouvel album un véritable tournant dans sa jeune mais déjà prolixe carrière. "Super Welter" se veut plus expérimental que mélodique, et à l'écoute de ces plages à l'électronique ombrageuse,  on ne peut que penser à un autre franc-tireur prénommé Christophe. Le dernier des Bevilacqua a en effet été l'un des premiers à chambouler les traditionnels couplets-refrains pour empiler les sons dans de véritables puzzles lyriques, privilégiant les ambiances au sens, les sensations à la signification. Comme lui, Raphaël a travaillé à la maison, enfermé avec ses synthés au cours de nuits qu'on imagine longues et sans lune. Et comme Bashung, l'ex-gentil chantre du caravaning folk  n'a pas hésité à briser image et ouvrage précédents pour s'aventurer dans d'autres contrées, au risque de déconcerter et de décevoir.

Pour être tout à fait honnête, il convient de citer aussi  l'influence de Gérard Manset, aisément décelable dans certains morceaux de Raphaël. Un Manset qui, on le sait, a participé à l'ultime album d'un Bashung qui avait jadis collaboré avec Gainsbourg avant de reprendre les "Mots bleus" de Christophe.  La boucle est bouclée. A Benjamin et Raphaël, nos deux talentueux héritiers de la dénouer à nouveau.

Benjamin Biolay : "Aime mon amour"

Raphaël : "Manager"