Le blocage du canal de Suez relance le débat sur le transport maritime des animaux d’élevage

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C’est une conséquence de l’échouement de l’immense porte-conteneurs Ever Given dans le canal de Suez : 422 navires et 26 millions de tonnes de marchandises bloquées pendant six jours. À bord de certains bateaux, des dizaines de milliers d’animaux, transportés dans des conditions sanitaires indignes. Des associations et élus demandent à l’Union européenne d’interdire le transport d’animaux vivants hors de l’espace européen.

Quelque 130 000 moutons entassés nuit et jour sur plusieurs navires vétustes à l’arrêt dans le canal de Suez. Ces derniers jours, le sort de ces dizaines de milliers d’ovidés, en provenance de Roumanie et à destination du Moyen-Orient, a ému les associations de défense des animaux. « On a rapidement vu la catastrophe arriver car on surveille les allées et venues de tous les cargos bétaillers. Au total, on estime que ce sont 180 000 à 200 000 animaux qui ont été bloqués en mer », explique Adeline Colonat, chargée de mission au sein de l’ONG Welfarm, qui a pu récupérer des photos provenant de l’un de ces navires, le Harmony, parti de Midia, en Roumanie, le 19 mars et arrivé deux semaines plus tard à Djeddah, en Arabie saoudite.

Les bétaillers, des navires poubelles

Ce n’est pas la première fois que des cargaisons d’animaux sont mises en péril. Il y a quelques semaines, près de 2 000 veaux ont ainsi été abattus par les autorités espagnoles à Carthagène après avoir erré plus de deux mois en mer. En novembre 2019, le chavirage du Queen Hind en mer Noire avait lui causé une catastrophe sans précédent avec la mort de plus de 14 000 moutons transportés de Roumanie vers l’Arabie saoudite.

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Des catastrophes qui ne sont pas surprenantes au vu de l’état de la plupart des navires bétaillers en circulation. Anciens cargos de marchandises, reconvertis à l’aide de quelques aménagements, ils doivent pourtant obtenir un agrément en Europe pour pouvoir lancer leur activité. « Le problème, c’est que l’agrément est donné par les autorités vétérinaires de chaque pays. Dans certains cas, les contrôles prennent trois jours, dans d’autres trois heures », pointe du doigt l’ONG Welfarm.

En France, ces bétaillers prennent la mer quasi exclusivement du port de Sète, dans l’Hérault, régulièrement dans le viseur des associations de défense des animaux.

Le transport maritime, angle mort de la législation européenne

« Le transport des animaux par voie maritime c’est vraiment l’omerta. S’il y a dix animaux qui meurent à bord, l’armateur n’a pas à prévenir l’exportateur, personne n’a de responsabilité. Alors les animaux morts sont tout simplement jetés par-dessus bord », dénonce Adeline Colonat, de l'ONG Welfarm, qui souligne que « pendant des années, on a réclamé l’amélioration des moyens de transport mais on voit bien qu’avec les exportations en dehors de l’Union européenne, ce n’est pas possible, il n’y a pas de traçage ». Comme plusieurs autres ONG, Welfarm réclame désormais l’interdiction pure et simple de ces exportations.

C'est que la législation européenne sur le transport d’animaux vivants comporte de nombreuses lacunes et reste aujourd’hui difficile à faire respecter, au sein même de l'espace européen. Des contrôles qui deviennent quasiment inexistants dès lors que les animaux quittent l’Union européenne.

L’été dernier, une commission d'enquête sur le transport d'animaux d'élevage a été mise sur pied afin de pointer les manquements de l’actuelle législation. Caroline Roose, coordinatrice de la commission pour le groupe des Verts-ALE, dénonce un vide juridique :

« Pour l’Union européenne, le temps de transport en mer est considéré comme un temps de repos, c’est incompréhensible ! Il faut absolument réviser la réglementation. Il n’y a pas de vétérinaires à bord de ces bateaux, les transporteurs n’ont pas formés au chargement des animaux. ».

L’eurodéputée plaide pour une réforme de la législation et l’interdiction du transport de bétail vivant vers des pays extérieurs à l’Union européenne: « je suis favorable au transport des carcasses, de la viande, pas des animaux vivants. »

D’importants débouchés économiques pour l'Europe

Chaque année, l’Union européenne continue d’exporter par la mer plus de 2,8 millions de bovins, ovins et caprins à destination de pays du pourtour méditerranéen. Outre la Roumanie, la France figure parmi les premiers exportateurs européens avec plus de 150 000 têtes de bétail envoyées chaque année vers des pays tiers. Paris exporte notamment ses bovins en Algérie, mais aussi au Maroc et en Tunisie.

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Entre 2017 et 2018, ces exportations ont progressé de 51% vers l'Algérie et de 9% vers le Maroc. Une politique encouragée par le ministère de l’Agriculture, qui écrivait ainsi, en décembre 2019, en réponse à une question de la députée LREM Michelle Crouzet : « Les exportations françaises de bovins vivants vers les pays du Maghreb représentent un enjeu commercial majeur pour la filière viande bovine française. »