Des Birmans forcés de fuir dans la jungle pour échapper aux violences

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Les combats entre des milices locales et l’armée birmane ont contraint des dizaines de milliers de personnes de l’État de Kayah, dans l’est de la Birmanie, à fuir leurs maisons pour éviter les attaques, les arrestations et les fouilles. Alors que certains se sont réfugiés dans des centres communautaires à l'intérieur des villes, d'autres ont fui vers les jungles voisines, créant des campements de fortune.

Trois mois après que l’armée a pris le pouvoir en renversant le gouvernement démocratiquement élu en Birmanie, le 1er février dernier, des citoyens birmans continuent de résister au régime militaire. Des grèves, des manifestations et un mouvement de désobéissance civile se heurtent à la force meurtrière des autorités, qui ont tué au moins 800 personnes, selon les observateurs locaux, alors que la junte militaire affirme que le bilan des affrontements est bien moins important évoquant le chiffre de 300 morts.

Le 5 mai, le gouvernement de résistance anti-junte en Birmanie baptisé "gouvernement d'unité nationale" et formé mi-avril, a appelé à la création d'une "Force nationale de défense du peuple" pour protéger les civils de la junte. Suite à cette annonce, des résidents de l'État de Kayah - anciennement connu sous le nom d'État Karenni - ont créé une milice appelée "Force de défense du peuple Karenni" (KPDF), armée sommairement de fusils de chasse traditionnels.

D'autres groupes ethniques armés de longue date dans l'État de Kayah, dont l'armée Karennie, qui a combattu le gouvernement birman de 1957 jusqu'à un cessez-le-feu en 2012, se sont également mobilisés contre la junte. Les 21 et 22 mai, des membres du KPDF ont affronté l’armée birmane, déclenchant une semaine d’escalade de violence pour les habitants de la région.

"L’armée birmane a découvert que le KPDF est capable de leur faire face"

Notre Observateur Aung (pseudonyme) est un leader communautaire à Loikaw, capitale de l'État de Kayah. Il témoigne de l’explosion de la violence dans sa région au cours de la semaine dernière :

Il y a quelques jours, le 21 mai, le KPDF a été écrasé par les forces militaires. Ils ont commencé à se défendre, puis des attaques ont repris des deux côtés. L’armée a découvert que le KPDF est capable de leur faire face, c’est la raison pour laquelle de nouvelles attaques se produisent ici.

Le 21 mai, des militaires sont entrés dans la ville de Demoso, et ont ouvert le feu puis arrêté 13 personnes, selon des médias birmans. Le KPDF a riposté, tuant trois policiers et attaquant les postes de police de la région. L'armée a déployé de renforts, des chars et hélicoptères, notamment à Demoso, et a accru sa présence dans plusieurs villes de l'État de Kayah et de l'État voisin de Shan.

Aung poursuit :

Le 25, les combats ont duré presque toute la journée. L'armée a utilisé des chars et des mitrailleuses, nous avons entendu au moins sept roquettes voler de Loikaw vers Demoso. Il y a eu beaucoup de dégâts à Demoso. Les forces de sécurité tiraient sur les gens sur les routes et faisaient même irruption dans les maisons.

Photos publiées sur Twitter le 28 mai montrant des dommages infligés aux habitations de Demoso.

Photos publiées sur Twitter le 25 mai montrent des dommages infligés aux habitations de Demoso.

"Ils ne pouvaient pas rester chez eux, il peut y avoir beaucoup d'intrusions, d'attaques ou d'arrestations"

Pour éviter les bombardements militaires et les affrontements continus entre la junte et la milice, les habitants des villes de l’État de Kayah ont fui leurs maisons pour chercher un abri. Aung raconte :

Il y a deux groupes de personnes qui se cachent. Certaines personnes essaient de se cacher dans la ville et d'autres dans la jungle. Dans la ville, les personnes âgées, les nourrissons, les femmes et les malades ont afflué vers des lieux communautaires comme une église, un couvent et une maison pour personnes âgées. Ces endroits se sont transformés en camps de réfugiés. Ils ne pouvaient pas rester chez eux, car ce n’est pas sans danger, surtout la nuit où il peut y avoir beaucoup d'intrusions, d'attaques ou d'arrestations.

Les responsables de l'église et du couvent ont déclaré que ces lieux sont destinés à la sécurité des personnes et ne doivent pas être attaqués. Mais nous ne savons toujours pas ce qui pourrait arriver et les militaires peuvent faire tout ce qu'ils veulent.

Le dimanche 23 mai, une église près de Loikaw, où plus de 300 personnes s’étaient réfugiées, a été la cible de bombardements militaires. Quatre personnes ont été tuées dans l'attaque et l'église a été fortement endommagée.

Depuis, les édifices religieux qui offrent refuge aux civils ont commencé à hisser des drapeaux blancs afin de parer à de nouvelles attaques des forces militaires.

Photos publiées sur Twitter le 27 mai montrant les dommages subis par l'église du Sacré-Cœur près de Loikaw après les bombardements militaires du 23 mai.

‘Ils affluent dans les montagnes, dans la jungle, pour leur sécurité’

De nombreuses personnes vivant dans de petits villages à l'extérieur de Loikaw et Demoso ont plutôt choisi de fuir vers les collines inhabitées et les jungles à proximité. Bien que notre Observateur Aung soit resté à Loikaw, les membres de sa famille ont tous déménagé dans la jungle.

Dans la jungle et dans les montagnes, ces gens qui ont fui pensent que les militaires ne peuvent pas avoir accès. Mais ils ont dû abandonner leurs maisons et quitter leurs villages, leurs propriétés et leurs animaux.

Ceux qui sont dans les campements dans la jungle sont, pour la plupart, des personnes âgées, des malades, des femmes et des enfants. Les hommes se trouvent dans d'autres endroits pour les défendre au cas où l'armée viendrait. De temps en temps, les hommes retournent au village et vont chercher des vivres.

Les habitants de ces campements dans la jungle dépendent principalement du peu de biens qu'ils ont pu emporter avec eux pour survivre. Aung a partagé des photos de ces hébergements de fortune avec la rédaction des Observateurs de France 24.

Selon des médias birmans, au moins 50 000 personnes de Loikaw et Demoso ont fui leurs maisons. On rapporte que 20 000 autres personnes des villes de Pekhon et Moebye, dans l'État voisin de Shan, se seraient également réfugiées dans la clandestinité. Bien qu'il soit impossible de confirmer ces chiffres, ces groupes risquent de souffrir de la faim et de tomber malades s'ils ne sont pas en mesure de retourner bientôt dans leurs villages, affirme notre Observateur Aung.

Contrôle aléatoire des téléphones portables

Même de courts voyages dans la ville pour aller chercher des vivres et des matériaux de construction peuvent être très dangereux. Le 26 mai, deux civils ont été abattus par des tireurs d'élite militaires alors qu'ils roulaient à moto. Selon des médias birmans, ils retournaient chez eux pour récupérer de la nourriture à apporter aux familles qui s'étaient retirées dans les collines.

Selon Aung, les forces de sécurité sont très visibles dans les rues des cantons de l’État de Kayah.

Dans les rues de Loikaw et Demoso, il y a des soldats et des policiers partout. Les gens ont peur de se promener et c’est dangereux pour ceux qui voyagent sur la route. Il y a des chars partout. La nuit, ils se déplacent, les soldats défilent, et j'entends aussi des tirs. Une nuit, ils ont arpenté les rues pendant deux heures, mais juste pour effrayer les gens et les faire taire.

Vidéo publiée sur Twitter le 25 mai montrant des chars et des soldats dans les rues de Demoso.

Selon d'autres témoins sur le terrain contactés par la rédaction des Observateurs de France 24, les forces de sécurité ont mis en place des barrages routiers et vérifient régulièrement les téléphones portables des personnes dans la rue, à la recherche de preuves de sympathies anti-junte.

D'autres régions de Birmanie connaissent des conflits similaires entre les groupes de résistance et la junte militaire. Environ 10 000 habitants des villages de la région de Sagaing ont ainsi fui leurs maisons pour éviter les attaques militaires.