Birmanie: «Tout est prétexte à réduire au silence»

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Claire Gressier travaillait pour une ONG à Rangoun, la capitale économique de la Birmanie, plus précisément dans le quartier industriel de Hlaing Tharyar où le 14 mars des usines ont été incendiées. Plus d’une dizaine de personnes ont trouvé la mort. Suite à cela, ce district a été le premier soumis à la loi martiale.

RFI : Pouvez-vous revenir sur les événements de cette journée sanglante du 14 mars?

Claire Gressier : C’était une journée très particulière. Le matin était très calme, mais une grosse manifestation avait été annoncée et c’est ce qu’il s’est passé. C’était très organisé : les manifestants avaient monté des barricades, ils s’étaient organisés notamment via les réseaux sociaux, ce n’est pas passé inaperçu du côté des militaires. Nous étions censés sortir ce jour-là, mais la personne qui devait nous guider nous a rappelés pour nous dire que finalement nous n’allions aller nulle part, car ça allait dégénérer. Il était midi, il commençait à y avoir des coups de feu. Nous habitions dans une rue qui était dans un cul-de-sac, parallèle à la rue principale où tout s’est déroulé. On ne voyait pas ce qu’il se passait, mais on entendait tout. On entendait les manifestants scander leurs slogans, puis on les a entendus crier, hurler. Nous avons entendu beaucoup, beaucoup de coups de feu ce jour-là, c’était affolant, car jusque-là, nous qui en avions entendu quelques-uns par-ci par-là - ce qui n’était pas rassurant - à ce moment-là, c’était vraiment très régulier et très inquiétant, notamment en pensant aux gens autour. Car on sait que la majorité des gens qui sont dans la rue, ce sont des jeunes, de douze à vingt-cinq ans. Et lorsque c’est une jeune fille de douze ans qui tient le micro pour crier qu’elle n’est pas d’accord avec la junte militaire, ça donne un sentiment vraiment étrange. Se dire qu’une jeune fille de douze ans est obligée de se battre, déjà, à son âge, pour sa vie ! C’est assez impressionnant et comme nous avions déjà vu ces jeunes manifester, nous savions que c’étaient eux qui se battaient pour leur liberté.

Il est important de souligner que ces jeunes qui sont dans la rue, n’ont « rien à perdre » parce qu’ils viennent de quartiers très, très pauvres de Rangoun. Ce sont des gens résilients au possible, mais ils vivent au jour le jour et ils sont obligés de se battre au quotidien pour gagner de l’argent, pour continuer à avancer, pour nourrir leur famille. Ils avaient annoncé sur les réseaux sociaux qu’ils étaient prêts à faire « rempart » pour Rangoun, clamant que n’ayant rien à perdre, ils allaient aller jusqu’au bout. Et effectivement, c’est ce qu’il s’est passé. Ils étaient armés de rien de plus que de lance-pierres et de planches à découper comme protection, donc ils n’étaient évidemment pas du tout protégés pour faire face aux militaires qui avaient des armes en face d’eux. Ça a été très violent ce jour-là, car les manifestants ne se sont pas arrêtés devant les soldats qui se trouvaient en face d’eux.

Et les soldats ne se sont pas arrêtés face aux enfants de douze ans devant eux non plus ?

Non, pas du tout, c’est quelque chose d’important à comprendre dans la crise : globalement, peu importe qui est en face, ça n’arrête pas les militaires. Tout est prétexte à réduire au silence, à faire rentrer dans le rang et ils le font par la peur, par la terreur, en tirant dans la foule. Ils ont aussi brûlé des maisons aux alentours, notamment celles des artistes engagés. Mais les manifestants ne se sont pas non plus laissés faire ce jour-là, eux aussi ont brûlé des usines, ils l’avaient annoncé, en fonction du nombre de morts, ils avaient déclaré qu’ils brûleraient des usines du quartier. Cela n’a fait qu’empirer les choses des deux côtés avec une escalade du conflit, de là en a découlé l’imposition de la loi martiale dans Hlaing Tharyar, le premier quartier où elle a été instaurée.

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Ce sont majoritairement des jeunes qui sont dans les rues, ce sont eux qui manifestent, qui trinquent et qui continuent de trinquer. Les gens plus âgés ont l’expérience des précédentes manifestations et ils ont vraiment peur, tout en sachant très bien à quel point c’est important de rester organisés, par conséquent ils agissent davantage en souterrain.

Sur place, vous travailliez avec beaucoup de jeunes, quels témoignages vous a-t-on rapporté ?

Nous avons reçu des témoignages de la part de beaucoup de gens différents. On travaillait avec des jeunes pour qui c’était très difficile de continuer à venir au centre, notamment parce qu’ils étaient aller manifester et qu’ils avaient dû soutenir dans leurs bras leur meilleur ami, ou leur professeur, ou quelqu’un de proche décédé sous leurs yeux ou dans leurs bras. Des témoignages de gens de la communauté, qui ont été confrontés à des choses très dures, que ce soit des viols de jeunes femmes, ce n’est pas souvent rapporté, mais c’est une vraie réalité, ou bien tout ce qui relève de tortures. Ce sont des choses qui se déroulent en marge de la répression des manifestations, et ça, c’est tout le temps. Ce genre de témoignage circule aussi sur les réseaux sociaux, beaucoup de choses sont « dévoilées » sur la Toile.

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En ce qui concerne les minorités avec lesquelles vous avez été en contact, craignent-elles ce retour au pouvoir des militaires ?

La Birmanie, c’est un pays, tout du moins jusqu’au 1er février, qui était plutôt stable, en tout cas, là on nous nous trouvions, sans parler des zones de conflits bien entendu. Nous avons eu l’occasion de rencontrer des communautés religieuses minoritaires, comme des sœurs catholiques, qui nous avaient accueillis du côté de Mandalay, dans le nord du pays et, déjà à l’époque, en juillet dernier, elles nous expliquaient que lorsqu’il y avait des soucis, elles se trouvaient en première ligne car la Birmanie étant majoritairement bouddhiste, ce n’est pas forcément bien vu d’être catholique, d’autant plus qu’elles accueillent dans leur couvent des jeunes femmes pour les aider à avancer dans leur vie. Nous étions en contact récemment avec l’une d’entre elles qui nous disait avoir repris les activités, notamment pour apporter un soutien avec de la nourriture, ainsi que pour assurer une école pour les enfants des rues ou les enfants des gens qui participent au mouvement de désobéissance civile (CDM). Ces femmes ont un sacré courage car elles sont dans le viseur mais elles continuent à œuvrer alors qu’elles savent qu’elles sont en danger.

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Mais ce qu’il est important de souligner aussi, c’est que tout le monde reste uni et fort face à cette situation, tous les Birmans en général. Toutes classes sociales confondues se retrouvent contre cette junte militaire, c’est une unité civile, c’est extrêmement fort car il y a vraiment des inégalités selon les quartiers où l’on se trouve, et là, dans les rues, tout le monde est ensemble.