Birmanie: les minorités ethniques, nouveaux acteurs clés de la contestation

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En Birmanie, les craintes d’un embrasement s’intensifient depuis que des groupes ethniques armés rejoignent la lutte contre la junte, au pouvoir depuis le putsch du 1er février. Les minorités ethniques sont-elles dorénavant des acteurs clés de la contestation ?

Tout porte à croire que les groupes armés ethniques s’engagent désormais activement aux côtés des manifestants du mouvement de désobéissance civile dans le but d’accentuer la pression sur l’armée.

Le week-end du 27 mars, l’Union nationale Karen (KNU) s'est ainsi emparée d’une base militaire, déclenchant des frappes militaires de l’armée dans l’État Karen. Mercredi 31 mars, des séparatistes Kachin auraient tué 20 soldats et détruit quatre camions militaires dans des affrontements avec l’armée, après avoir attaqué un poste de police dans l’État Kachin dans l’extrême nord du pays, plus tôt dans la semaine.

Un front uni des rebelles face à l’ennemi commun ?

Les manifestants ont donc trouvé de puissants alliés pour chasser la junte du pouvoir, mais cette fois à la force des armes. « Ces derniers jours, de plus en plus de groupes ethniques armés prennent position pour les manifestants face à la junte », affirme Sophie Brondel de l’ONG Info Birmanie. « Toute la question est maintenant de savoir dans quelle mesure ces groupes peuvent se fédérer face à l’ennemi commun ».

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Pour l’armée, la perspective de voir les insurgés former un front uni est un chiffon rouge. Dans le passé, les militaires ont toujours savamment œuvré pour créer la division au sein des 21 groupes rebelles et leurs quelque 80 000 combattants. Mais la guerre que la junte mène contre la population civile partout en Birmanie, y compris dans les zones peuplées par les minorités, pourrait changer la donne et unir les différentes factions parfois ennemies.

« Cela suscite des espoirs pour la création d’une armée fédérale », constate Sophie Brondel, qui craint un embrasement généralisé, dont les civils seraient les premières victimes. Quelque 3 000 personnes ont d’ailleurs tenté de fuir vers la Thaïlande après les raids aériens qui ont fait plusieurs morts.

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Le cessez-le-feu de 2015 a volé en éclats

L’attaque d’une base militaire dans l’État Karen suivi de frappes aériennes de l’armée, les premiers depuis 20 ans, ont fait voler en éclats un cessez-le-feu fragile, signé par dix différentes factions d’insurgés en 2015.

Cinq groupes séparatistes se sont déjà ralliés à la résistance civile. Le plus ancien et l’un des plus puissants est l’Union nationale Karen (KNU) avec son armée de quelque 7 000 combattants (KNLA) qui milite pour l’autonomie de l’État Karen dans le sud-est de la Birmanie et dit « soutenir fermement le mouvement populaire contre le coup d’État ». Les rebelles Karen affirment d’ailleurs cacher, dans les zones qu’ils contrôlent, plus d’un millier de leaders politiques et de manifestants qui ont dû fuir les villes.

Dans la jungle, une partie de ces réfugiés s’entraîneraient au combat armé, affirme l’ethnologue Bénédicte Brac de la Perrière, qui rappelle que c’est exactement ce qui s’était produit après le coup d’État de 1988 : « C’est aussi là que s’étaient réfugiés les contestataires. Il y a donc une sorte de continuité. Les mêmes processus se remettent en place, avec un appel à l’armée régulière de faire sécession pour rejoindre la résistance. »

Le rêve d’une Birmanie démocratique et fédérale

Ceux qui sont engagés dans la lutte pacifique contre la junte et les groupes ethniques armés se retrouvent autour d’un même rêve : celui d’une Birmanie démocratique et fédérale, dans laquelle les militaires seraient écartés du pouvoir et où les minorités auraient toute leur place.

« Les manifestants et les rebelles ethniques ont deux points communs », analyse Laurent Amelot, enseignant à l’Institut d’étude des relations internationales (ILERI) et chercheur associé à l’Institut Thomas More : « Le premier est l’opposition à la junte et le second la révision de la Constitution, afin de créer un véritable pacte social dans une Birmanie unie, sans distinction entre l’ethnie des Bamars majoritaires et les groupes ethniques avec leurs spécificités particulières. »

Sous le gouvernement d’Aung San Suu Kyi, les militaires avaient fait capoter toute tentative d’amender la Constitution de 2008, ce qui n’a d’ailleurs rien d’étonnant : elle leur garantit un quart des sièges au Parlement et un droit de veto. Mais le CRPH, le Parlement du gouvernement alternatif, propose désormais « une charte pour une démocratie fédérale », une sorte de Constitution par intérim. Une raison de plus pour les groupes armés de faire bloc avec les forces pro-démocratie.

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