Birmanie: la loi martiale, de mauvais augure pour la suite

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En Birmanie, les généraux putschistes ont laissé entendre ce lundi, et pour la première fois, la menace d'actions contre les manifestants qui selon eux « nuisent à la stabilité du pays et à la sécurité publique ». Des foules massives ont manifesté lundi pour la troisième journée consécutive partout dans le pays pour protester contre le coup d'État qui a renversé Aung San Suu Kyi le 1er février dernier. Jean-François Rancourt, politologue au centre d'études asiatiques de l'Université de Montréal et spécialiste de la Birmanie, s’est entretenu avec RFI.

RFI: Vu le passé tumultueux en Birmanie, c'est-à-dire les violentes répressions lors de manifestations de 2007, qu’est-ce qui a poussé les gens à descendre, en masse, dans les rues quelques jours après le coup d'État ?

Jean-François Rancourt : S’ils descendent en masse dans les rues, c’est évidemment pour montrer leur mécontentement provoqué par le coup d'État. Une des nouveautés, c'est la jeunesse en Birmanie qui, en tout cas chez ceux qui ont une vingtaine d’années, n’a pas le souvenir d’avoir vécu sous un régime autoritaire. Ce sont des jeunes qui ont des rêves, qui ont accès à l’université, aux voyages etc… Donc on vient un peu briser les rêves de cette génération. C’est probablement une des raisons pour lesquelles on voit autant de jeunes en ce moment dans les rues. Mais ils sont pas seuls : il y a aussi des gens de tous les âges, de toutes les tranches de la population qui font part de leur solidarité envers ce grand mouvement.

La loi martiale vient d’être instaurée à Mandalay, est-ce un test ? Est-ce que cela pourrait faire tache d’huile dans le reste du pays ?

Il y a de très forts risques en effet, c’est de très mauvais augure. Il y a la loi martiale à Mandalay, mais il y a aussi tous ces gens habillés en civil qui ont été transportés en camion vers Rangoun, pour semer le trouble. La déclaration qui justifie la loi martiale, c’est parce que les militaires affirment qu’il y aurait eu des échauffourées entre des groupes de manifestants, ce qui ne semble pas être le cas puisque les manifestants sont tous dans les rues pour les mêmes raisons. Or, ces désordres peuvent éclater justement par l'utilisation de « voyous », des gens embauchés par les militaires qui risquent de semer le trouble dans les prochains jours également. Cela pourrait éventuellement amener à davantage de mesures restrictives, si effectivement la violence éclate entre des groupes de cette façon.

Est-ce que les militaires pouvaient s’attendre à des manifestations de cette ampleur, plaçant la Birmanie au cœur de l’actualité internationale ?

Il est toujours compliqué de savoir ce qu’il se passe dans l’esprit des militaires birmans, mais vu le passé du pays, que c’est une population qui est déjà descendue dans la rue, je crois qu’il y avait quelque chose de prévisible dans ce mouvement. Ceci tout en considérant qu’en 2021, les gens sont connectés. Bien que les militaires aient tenté de limiter les accès à internet et au téléphone au cours des derniers jours, c’est une variable qui est tout à fait nouvelle dans l’histoire de l’autoritarisme en Birmanie, et qui facilite la mobilisation. Donc les militaires devaient bien se douter que ça allait se produire.

Comment la communauté internationale peut-elle agir ?

Les moyens sont très limités. On parle beaucoup de sanctions économiques qui viseraient des entreprises détenues par des militaires, cela reste probablement le meilleur moyen d’action à ce jour, puisque les généraux sont les acteurs économiques les plus importants dans le pays. Ils ont monté un système économique à leur mesure, où ce sont les généraux ou leurs amis qui se trouvent à la tête de plusieurs des plus grandes entreprises ou des secteurs économiques les plus importants. Donc des sanctions visées, ciblées, peuvent avoir des impacts, mais je dirais que l’effet de ces impacts est limité par le fait que d’autres alliés peuvent tout simplement combler le vide. Je pense notamment à la Chine, qui est très présente en Birmanie depuis des décennies et qui a très peu affaire aux remous anti-démocratiques qui risquent tout de même de continuer. Donc les pressions internationales sont assez limitées, car le soutien de la Chine leur offre un certain confort, une certaine sécurité pour la suite des événements. Si les relations avec la Chine n’étaient pas amicales, si leurs relations d’affaires n’étaient pas aussi importantes, les militaires n’auraient probablement pas senti la même liberté par rapport aux actions qu’ils pouvaient entreprendre, car effectivement, la Chine est, en quelque sorte, une sortie de secours.

Les militaires continuaient à contrôler une grande partie de l’économie. Est-ce qu’avec ce coup d'État, les militaires ne se tirent pas une balle dans le pied ?

Il y a en effet des répercussions négatives importantes à venir pour le portefeuille même des militaires . D’ailleurs, on a toujours du mal à comprendre les motivations derrière le coup d'État. Certains parlent d’une humiliation lors des élections, mais cela soulève des questions sur ces hypothèses car les militaires avaient déjà subi une défaite électorale cuisante en 2015 et avaient concédé le pouvoir à Aung San Suu Kyi. Donc il est difficile de connaître leurs motivations exactes aujourd’hui. Par conséquent, difficile aussi d’imaginer si les militaires ont réfléchi aux impacts négatifs que cela pourrait avoir sur leurs portefeuilles.