Birmanie : face aux critiques, Total prend ses distances avec les militaires

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Total a annoncé, mercredi, que les actionnaires d'un gazoduc qu'il exploite en Birmanie allaient cesser de percevoir des versements. Parmi eux, une entreprise liée à l'armée birmane. Si la mesure est saluée par les associations, son impact restera cependant très limité.

Effet d'annonce ou première étape ? Alors que doit se tenir, vendredi 28 mai, son Assemblée générale annuelle, le groupe pétrolier Total a annoncé, mercredi, que les actionnaires d'un gazoduc qu'il exploite en Birmanie, notamment une entreprise contrôlée par l'armée, allaient cesser de percevoir des versements. Depuis le coup d'État du 1er février dans le pays, le géant français est sous le feu des critiques, de nombreuses ONG l'accusant de financer la junte militaire à travers l'exploitation de ces gisements offshore.

Dans un communiqué, Total explique ainsi avoir cessé, depuis quinze jours, en accord avec l'Américain Chevron, de payer des dividendes aux actionnaires de la Moattama Gas Transportation Company (MGTC), une société chargée de transporter le gaz issu du gisement de Yadana, en mer d'Andaman, vers la Thaïlande.

"À eux deux, Total et Chevron sont les actionnaires principaux de cette société", rappelle auprès de France 24, Sophie Brondel, coordinatrice de l'association Info Birmanie, à l'origine d'une pétition appelant Total à suspendre ses paiements à la junte birmane. "Les autres actionnaires sont le Thaïlandais PPTEP (25,5 %) mais surtout, la Myanmar Oil and Gas Enterprise (MOGE), contrôlée par l'armée birmane". Chaque année, cette compagnie d'État, liée aux militaires birmans à travers des financements opaques, reçoit ainsi une part des profits générés par cette entreprise.

Une mesure "insignifiante" du point de vue économique

"Total et Chevron ont fait le bon choix en reconnaissant que le MOGE est sous le contrôle des militaires et finance ses crimes", a réagi sur twitter l'ONG birmane Justice for Myanmar. "Symboliquement, chaque annonce qui va à l'encontre de la junte est bonne à prendre", abonde de son côté Sophie Brondel.

Cette dernière craint cependant un effet d'annonce de la part du géant pétrolier. "Total a pris cette décision il y a quinze jours, mais a décidé de l'annoncer à l'avant-veille de sa grande assemblée générale", rappelle-t-elle, "une assemblée générale où il s'attend déjà à être épinglé sur plusieurs dossiers : sa politique climatique, sa place au Mozambique…"

"Cela traduit, sans nul doute, la pression qui s'exerce actuellement sur le groupe. Il s'attend clairement à être questionné sur sa position face aux militaires en Birmanie", poursuit-elle. "Cette mesure est une façon d'éviter les critiques. Il a cependant été bien clair sur le fait qu'il continuerait l'exploitation de Yadana. Difficile, donc, de savoir si cette mesure est une première étape avant d'autres actions ou un simple effet d'annonce."

Par ailleurs, il ressort de cette décision de Total et Chevron qu’en réalité seuls 10 % environ des paiements effectués à la junte birmane sont concernés, note Sophie Brondel, citant les rapports 2017-2018 de l’EITI (The Extractive Industries Transparency Initiative). "Par rapport à la manne financière que représente le secteur énergétique pour l'armée, l'impact de cette mesure sera donc très limité", analyse-t-elle.

Un constat partagé par John Sifton, de l'ONG Human Rights Watch : "cette décision de Total représente une importante évolution de la réflexion des entreprises sur la manière de traiter avec la junte", salue-t-il, dans une réflexion publiée sur Twitter. "À elle seule, cependant, cette mesure est insignifiante d'un point de vue économique et elle n'entraînera pas de changement de comportement de la junte."

D'après l'ONG, la junte birmane reçoit, au total, environ un milliard de dollars par an de revenus liés à l'exploitation du gaz naturel. La suspension de paiement annoncée par Total ne concerne que les dividendes versés aux actionnaires de la Moattama Gas Transportation Company Limited (MGTL) chargée de gérer le transport du gaz, soit environ 50 millions de dollars. Les taxes et les revenus issus de la production du gaz, versés à l'État birman, ne sont pas concernés.

Selon John Sifton, seule une prise de position coordonnée de l'ensemble des entreprises internationales de gaz et de pétrole pourrait avoir une conséquence à long terme. "Si tout le monde travaille ensemble, la junte pourrait perdre l'accès à un milliard de revenus annuels provenant du gaz", estime-t-il. "C'est le genre d'impact économique qui l'incitera à faire des concessions et à prendre des mesures en faveur d'un régime démocratique".

La menace de nouvelles sanctions

Cette annonce peut aussi être l'effet d'une autre menace qui plane sur Total, celle de la mise en place de nouvelles sanctions économiques, liées au secteur de l'énergie, de la part de l'Union européenne ou des États-Unis.

Depuis le coup d'État, les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Union européenne ont progressivement réimposé des sanctions contre les militaires, visant notamment deux vastes conglomérats contrôlés par l'armée, la Myanmar Economic Holdings Public Company Limited (MEHL) et la Myanmar Economic Corporation Limited (MEC). Mais depuis plusieurs semaines, les appels à viser le domaine stratégique de l'énergie, source de revenus inestimables pour l'armée, se multiplient.

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"Peut-être que Total sent que le vent tourne ?", interroge Sophie Brondel. "Si des sanctions contre le secteur énergétique étaient adoptées, alors Total n'aurait plus d'autres choix que de mettre un terme à ses liens avec la MOGE…"

Dans son communiqué, Total affirme ainsi "qu’il respectera toute décision qui pourrait être prise par les organisations internationales ou nationales compétentes, y compris les sanctions applicables imposées par les autorités européennes et américaines".

En revanche, le groupe assure qu'il "continuera à opérer le champ de Yadana de façon responsable, en maintenant la production de gaz dans le cadre des lois en vigueur, afin de ne pas interrompre la fourniture d'électricité qui est indispensable aux populations de la Birmanie et de la Thaïlande". Le gisement de Yadana permet en effet de fournir en électricité près de la moitié de la ville de Rangoun, capitale économique du pays, et plusieurs villes thaïlandaises.

"Dans une étude mené publiée jeudi par le journal indépendant birman Khit Thit News, 97 % des personnes interrogées, des membres de la société civile birmane, appellent les compagnies de gaz et de pétrole à cesser de financer la junte, quitte à subir les coupures de courant avec toutes les conséquences que cela peut engendrer", précise Sophie Brondel.

"Nous continuons donc à relayer ces voix de la société civile en continuant à appeler Total à suspendre l'ensemble de ses paiements à la junte", conclut-elle. Vendredi 28 mai, Info Birmanie prévoit ainsi, en coopération avec Extinction Rébellion, de se rassembler place de la République, à Paris, pour une "contre assemblée générale" de Total.

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