En Birmanie, les ethnies minoritaires rêvent d'une nation "démocratique et fédérale"

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Le coup d'État en Birmanie a provoqué une mobilisation de l'ensemble de la population contre les militaires. Dans les cortèges, tous les milieux, tous les âges, mais aussi toutes les ethnies se mélangent. Dans ce pays en proie à des conflits ethniques depuis des décennies, cette unité fait espérer à ces groupes l'émergence d'une nation fédérale qui leur garantirait plus de pouvoir une fois l'armée écartée.

Son geste a fait le tour du monde. Le 8 mars, sœur Ann Rose Nu Tawng s'agenouille devant les forces de sécurité birmanes. Les bras en croix, elle les supplie de ne pas tirer sur la foule des manifestants. Ce jour-là, comme presque chaque jour depuis le 1er février, des centaines de personnes membres de l'ethnie kachin, comme elle, étaient descendues dans les rues de Myitkyina, dans le nord de la Birmanie, pour s'opposer au coup d'État militaire. Malgré ses supplications, la manifestation est réprimée dans le sang et se termine avec plusieurs morts.

Sœur Ann Rose Nu Tawng est ainsi devenue un symbole de la contestation. Mais elle a aussi mis en avant un phénomène singulier : l'unanimité de la population contre le coup d'État militaire. "Tout le monde a pris part aux manifestations, quel que soit l'âge, la profession, la religion ou l'ethnie", assure à France 24 Alexandra de Mersan, anthropologue spécialiste de la Birmanie.

Schématiquement, dans ce pays composé de 135 ethnies, les Bamars, bouddhistes, représentent 80 % de la population et vivent dans la plaine centrale. Les autres ethnies minoritaires vivent dans les zones côtières et frontalières.

Depuis l'indépendance en 1948, de nombreuses factions ethniques armées sont en conflit avec le gouvernement central pour obtenir plus d'autonomie, la reconnaissance de leur spécificité ou encore l'accès aux nombreuses richesses naturelles du pays. Malgré des cessez-le-feu signés entre ces groupes armés et les militaires, la tension reste très forte.

"Jusque là, le sort de ces minorités n'a jamais réellement intéressé les Bamars", explique à France 24 l'ethnologue Bénédicte Brac de la Perrière. "Certains considèrent même que ces armées ethniques sont un frein à l'unité nationale."

Avec le coup d'État, Bamars, Kachins, Chins, Shans ou Karens se sont cependant trouvé un ennemi commun : la Tatmadaw, l'armée birmane. La junte mène en effet une répression violente contre la population civile partout dans le pays, y compris dans les zones peuplées par les minorités.

"Tout le peuple birman a un même ennemi : les militaires"

Thi Zinh* est Bamar et Kachin. Cette Birmane de 37 ans, désormais expatriée en Finlande, a grandi à Kuktai, dans l'État Shan, dans le nord du pays. Une zone en proie à des conflits entre armée ethnique et militaires. À cinq ans, elle a déménagé dans le centre du pays, près de Mandalay. "En étant de deux ethnies, les moqueries à l'école étaient incessantes. Les Bamars me refusaient dans leur groupe, les Kachins dans le leur", témoigne-t-elle auprès de France 24. "La peur, le manque de confiance et les divisions entre ethnies sont bien réelles, dès le plus jeune âge."

Depuis le 1er février, ces dissensions entre les différents groupes semblent cependant s'être effacées. Sur les réseaux sociaux, certains sont allés plus loin, s'excusant de leur inaction face à l'oppression des minorités ethniques. "Nous regrettons… Comment pouvions-nous ne pas savoir ce que vivaient les ethnies pendant toutes ces années ? Aujourd'hui, nous nous rendons compte que tout le peuple birman a un même ennemi : les militaires", explique ainsi une jeune Birmane sous couvert d'anonymat.

Thi Zinh salue ce "réveil" de la population. "Les Bamars ne détestent pas les autres ethnies minoritaires. Simplement, ils n'étaient pas conscients de ce qu'il se passe dans certaines régions", juge-t-elle. "Aujourd'hui, tout le monde subit et découvre la cruauté de la Tatmadaw. Les Bamars réalisent ce qu'a pu être le quotidien des autres ethnies pendant toutes ces années."

Hier une menace, aujourd’hui des alliés

Cette prise de conscience a changé de dimension fin mars, lorsque des groupes ethniques armés ont annoncé rejoindre la lutte contre la junte. Au total, dix des principales factions rebelles ont ainsi annoncé "réexaminer" l'accord de cessez-le-feu qu'elles avaient signé à partir de 2015 avec l'armée. Dans le passé, les militaires avaient pourtant toujours œuvré pour créer des divisions au sein de ces groupes rebelles.

Pour les manifestants, cela fait surgir l'espoir d'une "armée fédérale" qui serait composée de ces groupes ethniques armés, de membres de la société civile et, potentiellement, de transfuges de la Tatmadaw. Ces factions rebelles qui jusqu'alors étaient perçues comme des menaces sont donc désormais considérées, pour beaucoup, comme de puissants alliés face à la junte.

Depuis cette annonce, alors que la répression de l'opposition se fait de plus en plus violente – on dénombre 710 morts depuis le 1er février selon l'Association d'assistance aux prisonniers politiques (AAPP) –, les appels à prendre les armes et à rejoindre cette armée fédérale se font de plus en plus nombreux.

"Ils n'en pouvaient plus de toute cette violence", témoignent à l'unisson les proches de plusieurs jeunes qui ont décidé de répondre à l'appel. Parmi eux, Juliette Verlin, expatriée à Rangoun. Sur Twitter, elle raconte l'histoire de son ami et chauffeur de taxi parti grossir les rangs de l'armée karen, la KNU. "Il luttait avec un trop-plein de colère et de frustration accumulées à force de voir, de lire et d'entendre les témoignages de son entourage et de familles à l'autre bout du pays, victimes de la violence sadique de l'armée", explique-t-elle.

Myint Pyay* partage la même expérience. Ce chercheur basé à Rangoun a vu plusieurs de ses proches partir ces dernières semaines. "Tous m'ont expliqué qu'ils se sentaient plus en danger en ville qu'en partant s'entraîner auprès des groupes armés", explique-t-il à France 24. "Quelques-uns hésitent encore, car ils ne veulent pas laisser leur famille. Mais ils ont l'impression qu'ils n'ont plus le choix : c'est prendre les armes ou abandonner le combat."

Loin des manifestations pacifistes des premières semaines, "nous assistons globalement à une radicalisation des manifestants", estime Bénédicte Brac de la Perrière. "Dans les villes, on assiste désormais à des scènes de guérilla urbaine. Il ne reste plus que les activistes les plus vindicatifs avec des armes fabriquées de bric et de broc. En face, les militaires répondent avec des tirs à balles réelles."

L’unité reste relative

L’organisation de ces départs reste floue, et il est très difficile de dénombrer les personnes parties ces dernières semaines. Au journal anglophone birman Frontier, Zau Tu, un jeune volontaire enrôlé par le groupe kachin KIO, explique néanmoins que des dizaines de Kachins et non-Kachins, majoritairement des jeunes d'une vingtaine d'années, ont rejoint le groupe ces dernières semaines. 20 à 30 % d'entre eux sont des femmes, estime-t-il.

"Dans la majorité des cas, ces jeunes rejoignent des camps où ils vont être formés auprès des groupes ethniques", détaille Bénédicte Brac de la Perrière. "On sait qu'ils sont souvent recrutés dans les villes ou villages et partent lorsqu'ils sont appelés. Leur entraînement dure en moyenne trois semaines pendant lesquelles ils apprennent, notamment, le maniement des armes."

Mais cette armée fédérale reste pour le moment au stade d'idée portée par certains manifestants et par le CRPH, le gouvernement de l'ombre formé par d'anciens membres de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d'Aung San Suu Kyi. "Une telle union paraît utopique", juge l'ethnologue. "Et quand bien même elle parviendrait à émerger, elle resterait bien plus faible, en termes d'effectifs et de moyens, que la Tatmadaw." On estime à environ 80 000 le nombre de soldats enrôlés dans des groupes ethniques, contre 400 000 dans les rangs de la Tatmadaw.

Par ailleurs, si cette unité est inédite, elle reste relative. "Tous les groupes ne s'opposent pas avec la même intensité à l'armée. Certes, les Karens, les Kachins jouent un rôle majeur. Mais certains, comme les Was, restent plus effacés", nuance-t-elle.

Vers une nouvelle Constitution ?

Pour les membres des ethnies minoritaires, il ne s'agit plus uniquement de se débarrasser des militaires. Il s'agit aussi de se battre pour une nouvelle Constitution qui garantirait aux minorités les pouvoirs qu'elles réclament depuis soixante ans.

"En 2016, à son arrivée au pouvoir, le gouvernement d'Aung San Suu Kyi avait fait de la réconciliation nationale son grand défi", rappelle Alexandra de Mersan. "Elle avait notamment organisé, dès 2016, l'immense conférence de Panglong pour la paix, qui invitait les membres des ethnies minoritaires et l'armée à s'asseoir à la table des négociations. Cela n'avait abouti à rien de tangible mais cela a eu le mérite d'exister."

"Les ethnies avaient une frustration face au gouvernement d'Aung San Suu Kyi et lui reprochaient notamment de se taire face aux exactions de l'armée dans certaines régions. Elles ont aussi déploré à plusieurs reprises de ne pas pouvoir élire dans les parlements régionaux des membres de leurs rangs", détaille l'anthropologue.

Au cœur de cette question du fédéralisme se trouve la Constitution de 2008. Écrite par les militaires, elle leur réserve un quart des sièges au Parlement et centralise le pouvoir dans la capitale, Naypyidaw. "Aung San Suu Kyi a toujours souhaité des réformes de cette Constitution, mais elle a toujours été confrontée à des blocages de l'armée. D'ailleurs, elle avait récemment commencé à hausser le ton. Sans nul doute que cela aura été l'un des accélérateurs de ce coup d'État", analyse-t-elle.

Le 31 mars, le gouvernement en exil, le CRPH, a annoncé la dissolution de cette Constitution et la rédaction d'une nouvelle charte qui garantirait la création d'un État fédéral donnant plus de pouvoir aux minorités. "La symbolique est très forte. Maintenant, toute la question sera de savoir quel type d'État fédéral peut se mettre en place."

"Ce qui est sûr, c'est que si le gouvernement en exil veut réellement avoir le soutien de l'ensemble de la population, et potentiellement gagner cette guerre contre la junte, il doit composer beaucoup plus que jusqu'alors avec les différentes minorités", conclut-elle.

* Les noms ont été modifiés.